Carte Postale n°4

(Jour 17, De la politesse dans les transports en commun)

Le métropolitain
Il n’y a pas de contrôle dans le métro, soit on passe son ticket dans la machine, soit on le met dans une urne transparente et l’employé des transports vous ouvre le portillon : une genre de porte de bars pour cowboys nains. On peut ensuite prendre un ticket de correspondance pour le bus, plus tard. Il n’y a donc jamais de contrôle dans le métro, pensais-je. Mais non, l’autre jour, deux policiers attendaient de l’autre côté des portillons, vêtus de à l’américaine. Aucun vestige de culturel comme la casquette de gendarme ou de carabinieri, leur uniforme est simple, fonctionnel, noir l’incarnation de la répression étatique anonyme, avec un numéro de série. Ils étaient « planqués », bien en vue de l’autre côté des portes, on les voyait de l’entrée. Lorsque je m’avance vers l’un d’eux, il me dit : « Ticket, ticket. » La première fois avec une prononciation française, la deuxième à l’anglaise. « Tiquè, tiquette. » Je lui désigne du pouce la machine, qui avale les tickets sans les rendre, avec l’air le plus nonchalant possible et passe à côté. Il prend l’air d’un homme tombé en apesanteur au centre de gravité entre l’incompréhension, le pardon et la détermination. En effet, il y a des contrôles dans le métro.

La rue en ville
La rue déroule un ensemble de petits signes de courtoisie et d’attention à ses usagers. Si les rues montréalaises devaient être peuple de ce monde, elles seraient japonaises. Le moindre angle de rue, en plus de vous indiquer le toponyme local, vous fait part de la façon dont doit être administré la circulation : un flèche indique aux voitures où rouler, une autre le domaine (trottoir ou chaussée) réservé aux vélos, le simple piéton est prié avec courtoisie de marcher sous l’allée désignée par le pictogramme adéquat. Le voyageur peut interpréter cette profusion de marques d’attention et de politesse comme le vestige d’une civilisation ensevelie par la modernité citadine, ou encore une forme de vie en société qui masque une déficience mentale généralisée, à la façon dont on aborde souvent la mentalité nippone. Cette constatation s’effrite sous le martèlement des flocons de neige qui enfouissent les montagnes, éteignent les incendies et arrondissent les formes. La rue devient cette plaine liquide et cristalline encadrée d’immeubles, une étendue uniforme relie les perrons de tous les voisins, les objets surgissent du sol sans jamais s’en affranchir complètement. Tout le royaume d’hiver arrêté dans l’immobilité du Mikado, chaque sujet respecte un protocole immuable coiffé d’une tiare de glace.

L’autobus
Ici on fait la queue pour attendre, on peut croire que c’est en raison des pénuries de bus que les gens respectent l’ordre d’arrivée. Pourtant, les passagers montent tous, avec toutefois, une lueur de tristesse pour les gens comme moi qui attendent en dehors de la file et n’ont pas pris part au plaisir d’être à sa place en respectant les autres. Après ce passage de rigorisme, la première chose que l’on fait dans le bus, c’est de parler : avec son voisin ou le chauffeur, ou qui que ce soit d’autre. Ce sont des discussions à géométrie variable, le nombre de participants peut aller jusqu’à 5. Une version existe à causeur unique, une femme s’était assise à l’avant et haranguait les usagers sans s’attirer la moindre inimitié.

Activités vues dans le bus : lire, écouter de la musique, discuter, sourire, faire connaissance avec son voisin immédiat, se renseigner, épousseter le fil blanc sur le revers du vêtement de l’inconnu à côté de vous.
Alors que j’attendais seul à un terminus, j’en venais à chercher immédiatement une place dans un rayon de lumière qui m’apporterait un peu de chaleur nécessaire pendant mon attente. Il est évident que la position inconfortable d’un bord de rue à l’ombre, exposé au vent, sans possibilité de s’abriter ni celle de s’inscrire dans le réconfort d’une file d’attente, rend particulièrement sensible aux « occasions ». Un bus tourne le coin de la rue et instantanément, mes pieds se mettent à croire que c’est un digne représentant de la ligne que je dois emprunter. (Au-dessous d’une certaine température, les opérations cognitives sont assurées par les pieds.) La statue de glace que je suis se projette en avant, comme quand un touriste narquois jette une pièce dans la sébile du mime de rue pour le voir remuer et que ce dernier, paye sa peine de la peur qu’il déclenche, plus que de la maigre offrande. Je vois s’approcher un bus portant mon numéro mais flanqué d’une petite bafouille sur le côté. Les yeux myopes que je partage avec le défunt Jean-Jacques Rousseau accommodent enfin et je peux lire ce que le bus blanc et bleu me disait avec un air amicale : « Désolé, je ne prends pas de voyageurs ! »

Sur l’autoroute
Nous trouvons des enfants abandonnés sur le bord de la route. Ils font des signes de bras, nous nous arrêtons pour leur porter secours, leurs boucles blondes et leur teint rosé est émouvant, il fait froid dehors, il ne s’agirait pas qu’ils traînent ici en bordure d’autoroute, toute la campagne est blanche. Pourtant la scène paraît familière à notre conductrice, le garçon est en panne avec sa Pontiac, son camarade skater qui le suivait en Safrane métallisée est bien embêté, il ne peut l’aider à recharger sa batterie. On se concerte, notre voiture est équipée d’une batterie mobile, on la débarque, la branche au moteur ronchon de notre Petit Prince du Pôle Nord. Le diagnostic de notre navigatrice-mécanicienne est sans appel, le starter est cassé, la voiture ne redémarrera pas. Elle s’y connaît, elle travaille dans une halte-garderie. Le jeune homme arbore le visage d’un homme politique prit les mains dans le portefeuille de l’Etat dont il se devait être la personnification bienveillante, ou encore le visage d’un gamin qui aurait été pris les doigts dans la confiture, ou d’un ado qui, à peine le permis en poche, n’en vole pas moins la voiture de ses parents qu’il fragmente à 170 kilomètres de chez eux.
Avec les meilleurs sentiments du monde, sans qu’il ne soit jamais rien prononcé de désagréable ou de blessant à l’encontre de ses jeunes empêtrés dans une situation pénible, nous les abandonnons sur le bord de la route.

Les routes de campagne
Afin de limiter le bruit on peut lire : « Utiliser le frein Jacob ».
Les campagnes gardent un côté kabbalistique.
Comme cette pancarte, vue au moment où je me demandais si les gens de la région serait capable des mêmes meurtres mesquins et froids de Fargo à quelques lieues de là, je lis ce simple avertissement de la Gendarmerie Royale du Canada : « 911, si je vois un crime, je le signale ».
Comme se repousse-fantôme en plumes de faucons tibétains qui pend dans la salle principale du chalet où nous arrivons.
Au détour d’un croisement dangereux, une photo sur papier couleur vous interpelle. Au milieu de l’immensité blanche, l’œil se doit d’accrocher cet encadré sur lequel se détache ce visage défiguré d’une femme qui, à la suite d’un accident ou de graves brûlures, expose des traits inhumains pour le restant de ses jours à la face du monde. Quelques touches de couleurs impossibles à manquer, bien que le panneau soit de taille modeste et dise ces mots : « Regardez-moi ».