Carte Postale n°3

(Jour 12, Gens de Montréal)

Bérengère est graphiste, elle mixe bénévolement les émissions d’une radio communautaire de Montréal, elle préfère avoir des colocataires japonais pour pouvoir maintenir son niveau et travailler tranquillement à ses calligraphies aux pixels anamorphiques de bulldozers d’aéroports chinois.

Dans la vie, Tod et Tyr sont réservés, ils boivent du thé vert. Elle joue du violoncelle et lui fait des puzzles. Sur scène, ils sont rockers psychédéliques. Lui hurle habillé de flanelle, tandis qu’elle maltraite son instrument en faisant des claquettes.

Dominique va partir en France accompagner le Cirque du Soleil. Elle revient d’une tournée au Tennessee où elle a permis à des acrobates à la gueule de bois de passer la frontière sans vomir sur les douaniers.

Karine déprime, son copain l’a quitté. Ses tableaux évoquent Klimt passé au bleu de Klein des mains coupées.

Anne-Marie m’explique pendant une heure que j’ai un accent de français, un accent de petit bleu, fraîchement arrivé. Qu’ici on parle français mais que le Québec c’est un autre monde, qu’ils ont leur tempérament bien à eux. Elle s’interrompt un moment pour aller voir à la fenêtre pourquoi un cortège d’automobilistes klaxonne en délire. Chaque voiture porte, à l’instar des véhicules diplomatiques, des petits drapeaux du Québec, le deuxième pays de la fédération canadienne. Une des voitures a d’écrit, sur le capot, la clé du mystère : « Journée Nationale du Drapeau Québécois ». Anne-Marie prononce avec incrédulité un « Je savais pas que cela existait » avant de refermer les fenêtres au-dessous desquelles elle a suspendu une bannière exhortant la ville à « Vivre Sans Voiture ».

La première BD de Nick a été publiée dans une revue de Montréal. « Quatre heures entre 6h et 7h » est l’œuvre de Picasso en diachronique et à la mine de plomb. Il est si fier de lui en y pensant quand il repasse des chemises 8 heures par jour. Là, où le maître faisait un portrait instantané de tous les angles d’un visage, Nick propose toutes les étapes d’un processus en une vignette. L’Espagnol francophone jouait de la couleur, le Canadien anglophone se contente des dix mille nuances de gris. Ses images diffusent comme le café gargouillant remplit la cafetière. Quatre heures 15 pages d’éveil.

Dans le fond d’une brasserie, bien calée tout contre le comptoir, Johanne a des regards profonds. Elle tient tête sans mot dire aux lourdeaux-dragueurs-curieux du bar qui viennent lui faire la causette. Elle se lève, passe à côté de moi et me lance un « J’vais ... ?!.. !!?..... !??.., viens-tu ? ». Plus tard, elle se jure à elle-même, et devant nous, de reprendre lundi le chemin de l’atelier pour achever sa dernière série de sculptures en acier trempé.

Daniel attendait Johanne assis au fond de la salle caché par un pilier. Il est satisfait de sa dernière exposition, ses tableaux ont bien un marché.

Louis milite contre la construction d’une autoroute inutile et abjecte. Il avoue que l’un de ses travers en politique est d’être sensible aux séduisantes « théories du complot ». Il se déplace à vélo, dans le métro.

Emily « fréquente en général les filles », elles dessinent des patrons de costumes qui sont très appréciés par les gens du métier. Les réalisations de la styliste furent remarquées, la Grande Couturière du Théâtre de Montréal la prend sous son haut patronage, elle lui enseignera dorénavant l’art du costume masculin.

François-Xavier ne trouve pas le sommeil comme à chaque jour d’une opération chirurgicale. Je le croise à 3 heures du matin dans la cuisine a « niaiser sur internet ». Il me raconte, en sirotant un café tout en caressant les bandages dissimulant la cicatrice de l’opération qui le débarrassa d’un kyste à la tempe. Il y a quelques années lui, son père et son grand-père avaient tous soufferts dans la même semaine une hernie à l’aine droite.

Damien est arrivé de Paris, comme moi, il y a une semaine, on a dû prendre le même avion. Et là, on se retrouve accoudés au même zinc lors d’une soirée moustache. Il m’en veut terriblement, j’ai été choisi dans la colocation pour laquelle il avait postulé, celle des « trois filles avec les deux chattes, la chienne, des plantes et des chatons partout ! ».

Dans cette colocation, à la différence de ma colocation précédente, on ne laisse pas la porte de derrière ouverte ... ici c’est la porte de devant que l’on ne ferme jamais. L’une des amazones qui peuplent le lieu m’avait dit « Ici, y’a pas de prooblêmes, et p’is si queuqu’un entrait, y’a la chiênne, elle est imprêssionnante ». Il est vrai que cette brave bête, à qui on a envie de gratter le ventre, est tellement adorable quand elle dort sur son tapis à côté de la télé, ou sous la table de la cuisine, ou sur vos genoux, ou votre lit. Lorsque je me suis réveillé le premier matin, cette Rotweiller-Labrador était allongée sur le dos en plein milieu du canapé. A mon passage devant la carnassière au visage triste, je tend affectueusement la main vers elle qui entrouvre un œil avant de me claquer un « Gimme five » dans la pogne comme n’importe quel autre rapper de Philadelphie.

Marine est née le 29 février 1984. Elle est contente, cette année, comme chaque année bissextile, elle pourra fêter son anniversaire. Elle étudie « l’anthropologie génétique », ou comment les caractéristiques de l’acide désoxyribonucléique sont réparties parmi les ethnies du monde. Comment les mutations sont apparues il y a des dizaines de milliers d’années et se sont propagées en faisant des entrechats chromosomiques. Autant de questions que se pose la jeune généticienne. Elle est contente, elle lève le poing avant d’ouvrir la main exposant cinq doigts, dont un préhensile. Cette année, elle a 5 ans.

On m’a aussi parlé de Viktor, le fakir indien, en exil mystique au Québec, qui marche pieds nus toute l’année.

Clément
Montréal, 01h36 de la nuit locale