Prologue
Raconter un périple doit se faire à la veillée autour d’un feu en hiver ou à un banquet de bon retour. Or, les réjouissances collectives ont disparu et il n’y a plus de cheminée (victoire modeste du radiateur). Je me retrouve donc à faire le récit de mes aventures à chaque fois que je revois un être cher. Cette situation est intenable car je me retrouve avec les mêmes questions. Il semble que l’homme de terre ne soit pourvu que d’une série prédéterminée d’une douzaine de questions s’agençant aléatoirement. La conversation arrive à épuisement sans pour autant aborder des points essentiels de la traversée. Imaginez le désarroi d’Ulysse, si, après toutes ses années sans nouvelles, Pénélope, Télémaque, Calypso, Nausicaa, Alcinoos ne pouvaitent que lui demander : la croisière a été longue, hein ? Ça va, pas trop dur de se réadapter après vingt ans d’absence ? Vous aviez assez de nourriture ? Vous pêchiez au moins ? J’ai entendu dire que les sirènes sont nombreuses cette année ? Vous avez vu de beaux paysages ? C’est beau la mer ? (La question fut véritablement posée, par un pâtre de Béotie).
Imaginez la déprime qui accompagna le retour du roi dans son île.
Quand on m’interroge sur la transatlantique que je viens de faire, j’ai l’habitude de répondre que c’était un remake d’une Journée en Enfer mais bloqué dans un autre espace-temps, un purgatoire glissant doucement vers la libération, vers les cieux. La journée a duré quatre semaines.
Chapitre 1 – Contexte personnel
Je passe le monitorat de voile, un mois de mer en Bretagne Nord pendant l’été le plus pluvieux de ces soixante dernières années. J’ai survécu aux courants, aux cailloux, à une rupture du vasque quadriceps médian. J’ai vécu un découpage de génois au couteau, l’affalage de spi en coquetier dans des creux de trois mètres, l’ancre qui décroche et les exercices d’HLM1 encore et toujours recommencés. A mes côtés, se sont succédés plusieurs équipages, une arche de Noé des caractères : laconique, intrépide, alarmiste, médecin, financier, gouailleur, surdoué, belle, retors, contemplatif, rock’n’roll, anxieux, accordéoniste, militaire, exubérante, fun boy, fun girl, obséquieux, intrabilaire, nonchalant, iPodé, moustachu, suréquipé, calculateur, poète, scolaire, orphelin, punk, en couple, pontifiant, musicien, buriné, jeune première.
1 Exercice d’Homme à La Mer
Chapitre 2 – Contexte international
Eté pourri en France, les commerçants peinent à faire le plein d’estivaliers. On ignore où sont passés les vacanciers, tandis qu’une dizaine de Français décident d’exploser le record de traversée de l’Atlantique à la voile en 4 jours 3 heures et 57 minutes. Le 23 juillet 2007, le trimaran de Franck Cammas achève sa traversée audacieuse d’est en ouest.
Chapitre 3 – La petite annonce
A la base nautique, je remarque une petite annonce épinglée au panneau de liège :
Transatlantique, depuis Martinique, retour Bretagne,
cherche 1 ou 2 équipiers, 3 à 4 semaines, disponible
rapidement départ en avion vendredi 27 juillet,
tous frais payés. Tél : 02 96 20 XX XX.
Plus tard, le glénanopithèque qui l’avait placardée, en faisait la réclame et essayait de convaincre ses camarades de s’emparer de la belle occasion qu’il manquait, faute de temps. Je discute avec lui et son amie, ils avaient été tentés par l’expérience et avaient bombardé le pauvre homme de questions. Le bateau était habité depuis trois ans, voiles Haarken neuves, VHF(x2)2, GPS3, plotter4, BLU5, Macsea6, cartes papier, balise Sarsat7, Iridium8, radar, pilote automatique, désalinisateur, groupe électrogène. Le propriétaire rentrait d’un périple de huit ans au Brésil et aux Caraïbes. Sa femme et son chien ayant le mal de mer, ils prendraient l’avion, lui cherchait des équipiers pour le retour.
2 Radio Very High Frequency (portée 25 Miles),
3 Global Positioning System (système connu de tous, la précision du positionnement est de nos jours métrique)
4 Traceur de route, ordinateur de bord alliant positionnement GPS et cartes électroniques, comparable aux GPS embarqués sur les voitures.
5 Radio à Bande Latérale Unique (portée 300 Milles)
6 Logiciel de navigation embarqué pouvant afficher sur une seule écran : position GPS, cartes bathymétriques, cartes isobares, prévisions météo et calculs des courants
7 Balise de détresse, localisation par satellites partout sur le globe moins de 90 minutes après son activation
8 Téléphone satellitaire, couverture planétaire
Chapitre 4 – La rencontre avec l’équipage
Les deux autres équipiers me rejoignent à l’aéroport : le cousin du propriétaire, régatier occasionnel, et son amie non voileuse mais consciente de l’investissement de plusieurs semaines en mer. Nous rions de ce vol de douze heures au-dessus de l’océan que nous mettrons trois semaines à retraverser, illusion de puissance turboréactive.
Chapitre 5 – L’arrivée en Martinique
Nous arrivons 5 jours avant le passage de l’ouragan Dean9, mais ça personne ne le sait, l’indolence insulaire s’étale encore à l’ombre des volcans. Découverte du bateau, belle coque bleue ornée d’une baleine. Il se nomme Elendil, comme le roi qui brisa son épée lors de la dernière alliance des elfes et des hommes contre l’Ombre.
9 Ouragan de classe II, vent de 200 km/h ; il terminera sa vie en ouragan de classe V, vent de 230 km/h, au Mexique
Chapitre 6 – La journée de préparation, entre-aperçu du paradis
Affranchi de la corvée d’avitaillement. Des amis m’invitaient à passer la journée chez eux au sommet d’une colline surplombant la baie. Tout ne fut qu’ordre et Caïpirinhas, cigares de La Havane et Cuba Libre.
Chapitre 7 – Premier filet
Après deux jours de navigation, un premier filet s’enroule autour de l’hélice. Les pêcheurs locaux laissent traîner leur matériel à la mer comme un bricoleur entassant ses outils au garage. Par ailleurs, lors d’une manœuvre ratée, un empannage sauvage emporte le chariot de grand voile à la baille. Nous devenons alors nettement moins propulsifs : sans moteur, ni grand voile.
Chapitre 8 – Escale
L’escale technique s’impose. Nous arrivons de nuit dans l’île de la Dominique. Mon anglais radio mal affirmé nous trouve une place. L’homme préposé à l’accueil des bateaux s’appelle Poncho. Il vient nous chercher dans une chaloupe, nous guide avec sa lampe torche et nous aide à nous amarrer. Nous faisons fi des formalités de douanes. Une journée de réparation clandestine. Poncho, paisible Dominicain dreadlocké et insomniaque, sera la dernière personne que nous verrons pendant 25 jours.
Chapitre 9 – La lecture
Après une semaine, la vie à bord prend son rythme, les journées deviennent répétitives et, le vent mollissant, nous avons tendance à lire de plus en plus. Je lis donc les trois livres que j’avais embarqués pendant cette période, puis je lorgne sur les livres des autres membres d’équipage. Difficile de se plonger dans un livre choisi par un autre. Mais la carence me pousse à lire Comment construire votre maison écologique selon la norme HQE, Comment gouverner Marseille, ainsi qu’un très bon ouvrage sur Les Naufrages en Mer et Comment en Réchapper Vivant. Trois livres didactiques, le dernier présente plein de conseils pratiques recueillis par l’expérience d’un siècle de catastrophes maritimes et de nombreux témoignages de rescapés ayant passé plus de 100 jours sur leur radeau de survie. Parfois, l’ennui est si fort que je me surprends à souhaiter un naufrage pour mettre en pratique les leçons de ce guide.
Chapitre 10 – La relation à l'écrit
Le capitaine, que je décrirais pudiquement comme un homme de l’oral, est atterré par notre capacité de lecture. Il clame que les livres ont une influence « délétère » sur l’équipage, je ne suis toutefois pas sûr qu’il ait utilisé ce mot. Il finit sa vindicte en annonçant que dorénavant il bannira les livres. Notre équipage de lecteurs, nullement impressionné par ses égosillements lève un moment les yeux pour lui faire remarquer que les nazis, malgré tout l’appui logistique du IIIème Reich, s’y étaient efforcés sans succès.
Le capitaine est un utopiste.
Chapitre 11 – Les onomatopées du capitaine
Le monde de la voile est une splendide galaxie de vocables. Tout élément est nommé, chaque vis, chaque bout, chaque partie du bateau. Les choses changent de nom, selon si l’on considère la nature ou la fonction de l’objet, selon si l’on se place à l’intérieur ou à l’extérieur. Chaque action, qu’elle soit mentale ou physique, chaque direction. Il y a cependant un champ lexical que le capitaine ignore : tout ce qui ne traite pas de bateau. Nous sommes donc souvent confrontés à la pauvreté de sa conversation qu’il cherche à compenser par des claquements de langue. Je sais maintenant que c’est un clic post-alvéolaire sourd. Comme en conviennent les linguistes, cette production sonore n’a pas de valeur pertinente, y compris pour les langues khoï. Ce son ne fait que commenter l’information, il n’en n’ajoute pas, mais le capitaine ignore ce point. Nos discussions voguent donc en plein paralangage qui nous rapproche plus du Botswana que du détroit de Gibraltar.
Chapitre 12 – La blague récurrente
L’humour du capitaine n’aide en rien l’équipage ; ses blagues, lorsqu’elles ne sont pas fades, ont le désagréable inconvénient d’être répétitives. L’une d’entre elles me revient en écrivant ses lignes. « Eh, dis donc, tu voudrais pas descendre pour pousser le bateau ! ». J’avoue que les jours où le réservoir de gasoil est vide et que le bateau n’avance pas, il vient comme une envie de le balancer à l’eau pour voir s’il ne ferait pas l’affaire comme dépanneur. Sa paresse et son humour Alzheimerisant font peser une humeur de révolte qui manque à chaque nouvelle blague de dégénérer en mutinerie.
Chapitre 13 – Dix jours sans voir un bateau
Reprenons les fondamentaux de cette croisière. Un bateau, vingt mètres, un équipage, quatre personnes. Reste : la mer, et rien. L’océan est en permanence sillonné par des milliers de cargos, mais en dehors des routes qu’ils affectionnent : rien, et la mer. On ne peut qu’admirer toutes les étapes de transformation entre vaguelettes et vagues de trois mètres. Je monte au mât pour une réparation : le radar s’allume mais refuse de « balayer ». Arrivé en haut du mât d’artimon, je note que, malgré la portée de mon regard (30 milles) je ne discerne pas la moindre ride. La rotondité de la Terre est visible à l’œil nu. Une étendue lisse à peine gonflée par la respiration de l’océan.
Chapitre 14 – Mise au point 1/2
Chacun a droit à une mise au point avec le capitaine. A chacun son style, beuglantes, sanglots, la mienne est une discussion posée vers les 3h du matin. Le clash prend forme aux environs de 19h, les deux autres équipiers sont de bordée, ils préparent le repas alors que je lis. Activité étrange, pour ne pas dire suspecte aux yeux du capitaine. Il m’interrompt plusieurs fois pour m’expliquer que tel appareil consommait tant de Watt par heure ou encore tel autre avait un ampérage plus faible grâce au progrès de l’électronique. Je résumais l’idée qu’il approchait sans arriver à la formuler : « un appareil en veille consomme moins d’électricité que lorsqu’il est actif. Un peu comme quelqu’un qui dort ou lit consomme moins d’énergie que celui qui court. » J’appuie ma remarque d’un regard insistant pour lui faire comprendre que les trivialités me passent au-dessus et que j’ai plus intéressant à lire. Il n’ajoute rien, si ce n’est une reformulation, comme si l’idée était compliquée et que multiplier les explications favorisait sa compréhension. Mais je savais que le pavé, dans la marre jeté, coulait profondément.
Rien, au dîner.
Début des quarts, toujours rien.
Petite mécanique mal agencée mais bien huilée, il me réveille à 2h. Mais au lieu d’aller se coucher, il s’attarde : un point, une cigarette, un verre.
Je me cale dans le fond du bateau, veillant l’horizon et le gus insomniaque. J’ai droit à une attaque en règle : je serais l’une des sources des maux de ce bateau, un amorphe, prétentieux, lettré, bref un connard (un seul des termes précédents fut réellement employé, à vous de choisir lequel).
Un jeune merdeux, soit, mais bien utile cependant quand trois personnes seulement savent barrer.
Chapitre 15 – Mise au point 2/2
Je le laisse vider son sac. Cela dure. Après 20 minutes à me faire rabaisser plus bas que mer, je me permets de lui faire remarquer que cette conversation n’en est pas une, qu’étant donné ma position, il m’est impossible de prendre part au jeu de massacre. Il abuse de la situation pour soliloquer à bon compte. Le bonhomme se met alors à éructer, enclenche la deuxième et passe aux menaces physiques. J’assure mon couteau dans la poche et pose par précaution un pied sur la manivelle de winch. Je lui fais remarquer qu’étant donné notre différence de gabarit, ce n’est pas très courageux de me menacer de la sorte. Il se calme.
Pause.
Cigarette.
Redévidage de sac en forme d’excuse, j’adopte alors une attitude d’« écoute spectrale », comme dirait un ami psychanalyste. Du blabla pendant 15 minutes supplémentaires jusqu’à aborder du solide, je le relance, on parle de son fils resté en Bretagne, adolescent délinquant qui vole des scooters, de son rôle de père, un peu absent ces huit dernières années passées aux Caraïbes. Je suis satisfait de l’épilogue et vais me coucher, j’aurai la paix pour le reste du voyage.
Chapitre 16 – Des voix
Les jours passent, le vent est contraire. Des voix que nous n'entendions pas jusque-là commencent à sous-entendre que les Açores seraient le port d'arrivée pour les trois membres d'équipage. Je garde un silence tactique, note les relèvements reportés sur la carte tous les matins à 11h UTC. La carte marine est à grande échelle et le navigateur a parfois du mal à tracer une croix sans empiéter sur le point de relèvement de la veille. Notre progression ressemble de plus en plus à celle d'un pédalo hollandais ivre en Méditerranée.
Chapitre 17 – Guerre d'usure
Trop crédules, nous croyons que la femme du capitaine s'empressera de nous trouver des billets de retour comme elle l'avait fait à l'aller. Mais notre décision n'arrange pas les plans du capitaine. Après un coup de téléphone satellitaire, il annonce que les tarifs des compagnies aériennes sont exorbitants. Habitué au fatalisme du personnage et presque amusé par la pointe de sournoiserie que l’on voit naître à son endroit, je reste serein. Il se livre alors à une courte guerre d'usure. Il devient tout d'un coup mielleux, exhorte un équipier à rester dix jours de plus à bord et m'offre la possibilité de faire une escale à Lisbonne pour me débarquer sur le continent et m'éviter des frais. Nullement inquiet, je prends contact avec une amie qui, après une brève visite à une agence de voyage, trouve des billets à prix abordable jusqu'à Lisbonne sur la compagnie la plus invraisemblable au monde, la TAP, la compagnie nationale portugaise.
Chapitre 18 – Terre en vue
Après une conversation satellitaire, je reçois la confirmation que les billets sont réservés et que nous n'avons qu'à rejoindre les Açores dans les cinq jours. Nous ne moisirons plus longtemps à faire la vaisselle et à enjoindre le capitaine de prendre des douches plus fréquemment. Peut-être qu'une certaine excitation décuple mes sens, ou bien le phénomène téléphonique est le même partout dans le monde : en raccrochant, on abandonne ces yeux extatiques qui cherchent l’interlocuteur en tournant le regard vers l’intérieur, les pensées et les souvenirs. Assis dans l'axe du bateau, le téléphone salvateur dans les mains, je suis le premier à apercevoir l'éperon volcanique d'Ihla de Corvo, qui n'était jusqu’à présent qu'un amas de pixels sur le traceur GPS.
Chapitre 19 – L'arrivée
En mer, le gros temps n'est pas un souci, le bateau peut fuir devant la tempête, mais pas en vue des côtes. Le vent décide donc de se lever alors que nous sommes en vue de l'île du Corbeau. Impossible de faire escale dans son petit port de pêche. Nous mettons le cap sur Horta, port de plaisance d’Ilha de Faial, et son fameux Peter Café Sport, notre raison d’être pendant les prochaines 48 heures. Grande scène d’hésitation du capitaine : faut-il contourner par le nord ou par le sud ? Mon calcul est le suivant : à distance égale, avec toutes nos avaries, il vaut mieux longer la côte au vent puisque l’on ne peut pas s’appuyer sur le moteur. La côte sous le vent sera abritée de la houle mais aussi du vent arrêté par l’île, qui culmine à plus de mille mètres. La question est lancée 5 heures avant de prendre la décision. Je le laisse mariner, il hésite, se mord les lèvres, fume une clope, maudit par l’entremise de ce petit îlot la terre entière, s’inquiète, tient la barre, fume une clope, se réunit de nombreuses fois avec le navigateur qui prend encore le temps d’argumenter. A 16 heures de mer du Peter Café Sport, le navigateur s’anime, ses 1m90 de chair hurlent quelques vérités sur le fatalisme du chef de bord, qui déprime et nous pompe l’air depuis un mois. Je reste stoïque, il reste 70 milles avant de pouvoir s’étriper à quai.
Le prologue aurait pu laisser entendre que l’histoire allait être celle d’un capitaine à la barre. Au lieu de cela, je vous répondrai que le barde se tient toujours sur la poupe pour admirer le paysage. Ulysse fut ballotté par Poséidon, nous fûmes pris par les filets d’un diablotin. Le capitaine d’Elendil était aussi invasif que l’eau, n’obéissant à aucune règle que celle de s’infiltrer dans tout, il s’immisça dans nos vies comme l’eau qui pénétrait doucement son navire. Puis il disparut aussi vite que de l’eau jetée à terre. Nous étions arrivés, nous avions eu notre tournée de bières au Peter Café Sport. Nous n’emprunterions plus que les routes terrestres ou aériennes comme Ulysse jusqu’au lit de Pénélope. Au petit matin, le capitaine se leva péniblement et nous accompagna au taxi qui allait à l’aéroport, l’océan nous salua benoîtement avec la gueule de bois.