(Jour 42, Une vie organique)
La demeure porte un nom : le 4021. Elle s’identifie comme cela, et c’est un lieu de vie ou résident cinq colocataires, une chienne, trois chattes et quatre chatons. Les chats étant tous de la même lignée, ils ont tous une griffe extranuméraire : un pouce, non préhensile mais qui rappelle que Chiquita est fille de Gordita et petite fille de Germaine. La colocation fonctionne de la même façon, il existe des résidents extranuméraires participant à une mystérieuse affiliation : certains passent la nuit en attendant que sèche leur linge, d’autres sont là pour utiliser l’ordinateur (du nom de « 4021 ») ou encore passent pour boire des bières et fumer des joints en oubliant leur vélo enneigé sur le balcon.
L’organisation du 4021 est invisible. Cela ne veut pas dire qu’elle est inexistante. Les déchets sont triés, le loyer est payé à temps, les animaux ont à manger régulièrement. L’architecture de cette organisation n’est pas de l’autogestion car cela sous-tendrait une gestion impliquant une formalisation et des échanges verbaux. On est, ici, dans un espace ouvert de vie commune organique.
L’apprentissage est presque sans parole, une accumulation d’observations visuelles porte à l’amélioration de la participation de l’individu dans le groupe sur le principe du volontariat.
L’ouverture est à la fois spatiale, sociale et verbale. Cette maison est un forum où tous les membres de la cité de Montréal peuvent se rendre. Le salon, où ont lieu les échanges, est une sorte de Boulê aux canapés marocains. Mais, ici pas de débats, tout le monde est d’accord pour affirmer qu’il n’y a pas de sujet de désaccord. Tout ce qui est dit est un point convenu par tous, personne ne cherche à être choquant et pourtant l’ambiance est bien loin de celle feutrée des séances de l’ONU.
Un système restreint de notes permet d’échanger les informations vitales avec les absents et les à-venir. Tout le reste se fait verbalement. L’information ne subit aucune censure, les discussions personnelles ne se font pas sur le ton de la confidence, mais en public. Si la personne en peine d’amour (ou en joie) s’adresse principalement à quelqu’un, tout le monde est à même de suivre les développements, d’entendre les détails, d’en connaître les atermoiements, d’en partager les peines.
Les animaux forment un principe perturbateur et odoriférant. Leur rôle est d’introduire de l’aléatoire et de la saleté afin d’écarter les psychorigides et les maniaques de la propreté de l’environnement mouvant du 4021. Les chats aiment à essayer leurs griffes un peu partout, le chien se prend pour un enquêteur et fait les poubelles à deux heures du matin à la recherche d’un indice. Les animaux introduisent en outre un aspect bestial pour quiconque s’éloignerait d’une solide base matérialiste par des fioritures intellectuels.
En conclusion, ces derniers sont un excellent outil de travail permettant aux colocataires l’extériorisation active de leurs tensions et la construction d’une stratégie curative autour du non-humain comme référent. Il peut aussi s’agir d’un transfert du somatique à l’animal qui devient alors l’objet d’une verbalisation du déni. Grâce à une non implication affective relative, se développent aussi des attitudes infantiles de jeu à la base socialisante.
Il est probable qu’une partie de l’humanité soit déboussolée dans une maison dont les occupants n’ont jamais vu la clé. Ils chercheraient probablement dans les coins quelques repères ou règles de vie connues. Puis, ne les trouvant pas, se rendrait à la raison que les petites valeurs d’autrefois qu’ils affectionnaient ont été enlevées par les extra-terrestres ou bien appartiennent au siècle passé. Comme la chatte à qui l’on a retiré ses petits et qui les cherche partout.
4021, 24h/24, 7j/7