(Jour 34, Départ de Montréal)
Montréal
Je quitte Montréal, ville où les chiens portent des mocassins et où la mode, pour décorer les vitrines de magasins, est un petit nain de jardin peint en noir avec un masque de hockey, façon Jason (le psychopathe le plus apprécié de la planète selon un sondage américain). Là-bas, les restos vous conseillent d’apporter votre vin et la nourriture pour chien et chats est déclarée « nourriture holistique ».
Finis les escalators qui changent de sens au cours de la journée alors que sur les murs on peut lire la poésie1 des politiciens. Dans les rues, les voitures fendent la route en repoussant des gerbes de neige.
Je quitte ce peuple qui n’eut jamais de grande originalité pour les casiers, tous identiques. Un pays où, en ouvrant ses rideaux le matin, on voit à la place des enfants un bulldozer en train de s’amuser à pelleter la neige dans la cour de derrière. Un pays où les concessionnaires vendent des voitures neuves ainsi que des modèles « Usagés », où l’on boit des cafés « réguliers » et où un bar fait sa publicité en vantant ses « Verres Stérilisés ». A Montréal, où l’on court avant d’apprendre à marcher, car ainsi on se crée une couche de muscles isolant du froid avant de pouvoir flâner. Où la police se fait discrète. Soit qu’il n’y ait jamais d’urgence, soit que l’exercice de l’autorité n’ait nullement besoin de clameurs comme peuvent en nécessiter ceux dont on sauve la vie, en ambulance. Il doit y avoir un certain regret dans ce pays-là à devoir enfermer un concitoyen pour que les autres puissent vivre en paix. Un sentiment de honte de l’entière population.
Je quitte cette ville où l’on descend à la station Champ de Mars pour aller au Palais de Justice situé à côté de l’église Saint-Sulpice à deux pas du World Trade Center. Je quitte cette ville où la Scientologie a pignon sur rue, tout comme McDonald’s, à deux pas du centre des Cocaïnomanes Anonymes qui n’ouvre que la nuit, aux mêmes heures que le restaurant Hare Krishna dont les serveurs dansent au son du tambourin dans le métro.
Je quitte ce peuple qui ne transmet pas l’idée d’effort avec celle de réflexion. Mon récit s’arrête là, l’avion va décoller, l’encre du stylo a gelé.
Paris
Premières ballades, Notre-Dame majestueuse, pour une fois. Ses contreforts crénelés, ses jardins, la statue verdâtre de Viollet-le-Duc qui admire son pinacle. Retour aux choses simples. Depuis une semaine, j’erre. Il n’y a personne qui puisse adhérer à mes journées commencées avec l’horaire d’un autre continent. Je ne sais quel mal m’a pris à mon retour. Passe le fantôme d’un pays. En traînant le matin, en traînant l’après-midi, avec des amis, chez eux, chez moi, au café ou dans les rues car les températures sont douces par ici. En ce mois de février, les jeunes enlèvent leur pull avant de faire du Vélib’. Là-bas, on estimait qu’un hiver à -10°C est malade du réchauffement climatique. Je prends conscience du mal, je suis rentré, mais j’ai froid. En effet, les moyennes saisonnières de Paris sont : 1 coup de klaxon toutes les 3 minutes, 1 sirène toutes les 10 minutes, 1 uniforme de police toutes les 30 minutes (équipe de 3 minimum, 5 aux alentours des lieux fréquentés et par paquets de camions les jours de fêtes). A Paris, une personne parle toute seule à chaque coin de rue (au téléphone ou à son ami imaginaire), c’est aussi un sans-abri tous les 70 mètres et des jeunes chômeurs qui font la tête ou la fête. Pour la synthèse, confère le clochard qui dort entre deux voitures de police devant la Bourse du Travail. Allez lui parler, il s’appelle Pascal.
La nuit on retrouve sur les ponts les insouciants qui se bécotent aux côtés d’étudiants de la Sorbonne fourrés au Deleuze qui n’osent pas critiquer leur raison pure. Aux heures plus avancées, on croise les foules en vacances qui se murgent. Du verre pilé partout, de la vulgarité cosmopolite étalée.
Alors qu’à Montréal, il suffisait de décrocher son téléphone pour qu’un dealer attentionné se déplace à votre domicile vous porter le nombre de sachets de marijuana demandés. Un produit doux, de qualité, standardisé, sans effets secondaires, à des prix raisonnables et d’origine contrôlée (les serres de Colombie-Britannique ont reçu le label Agriculture Biologique). Le tout soigneusement emballé et pesé, au milligramme près, dans des sachets à l’effigie de la fleur qui fit la gloire de Jah.
En fait, il me manque le contact avec les Parisiens et c’est à travers un film à peine sorti en salle que je comprends la fascination des touristes pour cette ville et ses habitants. Paris ce n’est pas, ce n’est plus, les bistrots que les Américains étudient comme des vestiges archéologiques. En réalité, vivre Paris, c’est être tout seul sur le parvis de Notre-Dame et connaître un endroit isolé où pleurer, après. Connaître Paris, c’est emprunter une rue et ne plus savoir où l’on est deux jours plus tard lorsqu’on l’emprunte dans l’autre sens. Paris brille par les 150 mails qui pleuvent dans votre boîte de 2 Go et s’éteint avec la batterie de votre téléphone, déchargé en moins d’un jour. Paris un lundi, c’est deux rendez-vous annulés et trois reportés avant mercredi. Adieu à ma ville que je reverrai dans 6 mois après un bol d’air et de riz. De sourires et de mère patrie du vélo. De records olympiques et de bière. De pollution au charbon et de filtres internet, nés d’un syncrétisme entre Dickens, Orwell et Confucius.
Partout
Partout les terriens se demandent si cet hiver ne fut pas la preuve concrète, tangible et palpable que l’humanité est un long fleuve en voie d’évaporation. Cette humanité composée de 600 millions de représentants au Siècle des Lumières, qui, après quelques clignements de révolutions (industrielle, française, démographique, islamique, sexuelle, informatique ...), se retrouve 6 milliards 600 millions cette année. Un hiver qui a vu capoter les plus grandes institutions financières du monde alors que la question primordiale semble être : l’homme le plus puissant du monde sera-t-il un noir ou une femme ?
Bonjour. Wake up.
Clément
1 Tango de Montréal
Sept heures et demi du matin métro de Montréal
C’est plein d’immigrants
Ça se lève de bonne heure ce monde-là [...]
Montréal
Je quitte Montréal, ville où les chiens portent des mocassins et où la mode, pour décorer les vitrines de magasins, est un petit nain de jardin peint en noir avec un masque de hockey, façon Jason (le psychopathe le plus apprécié de la planète selon un sondage américain). Là-bas, les restos vous conseillent d’apporter votre vin et la nourriture pour chien et chats est déclarée « nourriture holistique ».
Finis les escalators qui changent de sens au cours de la journée alors que sur les murs on peut lire la poésie1 des politiciens. Dans les rues, les voitures fendent la route en repoussant des gerbes de neige.
Je quitte ce peuple qui n’eut jamais de grande originalité pour les casiers, tous identiques. Un pays où, en ouvrant ses rideaux le matin, on voit à la place des enfants un bulldozer en train de s’amuser à pelleter la neige dans la cour de derrière. Un pays où les concessionnaires vendent des voitures neuves ainsi que des modèles « Usagés », où l’on boit des cafés « réguliers » et où un bar fait sa publicité en vantant ses « Verres Stérilisés ». A Montréal, où l’on court avant d’apprendre à marcher, car ainsi on se crée une couche de muscles isolant du froid avant de pouvoir flâner. Où la police se fait discrète. Soit qu’il n’y ait jamais d’urgence, soit que l’exercice de l’autorité n’ait nullement besoin de clameurs comme peuvent en nécessiter ceux dont on sauve la vie, en ambulance. Il doit y avoir un certain regret dans ce pays-là à devoir enfermer un concitoyen pour que les autres puissent vivre en paix. Un sentiment de honte de l’entière population.
Je quitte cette ville où l’on descend à la station Champ de Mars pour aller au Palais de Justice situé à côté de l’église Saint-Sulpice à deux pas du World Trade Center. Je quitte cette ville où la Scientologie a pignon sur rue, tout comme McDonald’s, à deux pas du centre des Cocaïnomanes Anonymes qui n’ouvre que la nuit, aux mêmes heures que le restaurant Hare Krishna dont les serveurs dansent au son du tambourin dans le métro.
Je quitte ce peuple qui ne transmet pas l’idée d’effort avec celle de réflexion. Mon récit s’arrête là, l’avion va décoller, l’encre du stylo a gelé.
Paris
Premières ballades, Notre-Dame majestueuse, pour une fois. Ses contreforts crénelés, ses jardins, la statue verdâtre de Viollet-le-Duc qui admire son pinacle. Retour aux choses simples. Depuis une semaine, j’erre. Il n’y a personne qui puisse adhérer à mes journées commencées avec l’horaire d’un autre continent. Je ne sais quel mal m’a pris à mon retour. Passe le fantôme d’un pays. En traînant le matin, en traînant l’après-midi, avec des amis, chez eux, chez moi, au café ou dans les rues car les températures sont douces par ici. En ce mois de février, les jeunes enlèvent leur pull avant de faire du Vélib’. Là-bas, on estimait qu’un hiver à -10°C est malade du réchauffement climatique. Je prends conscience du mal, je suis rentré, mais j’ai froid. En effet, les moyennes saisonnières de Paris sont : 1 coup de klaxon toutes les 3 minutes, 1 sirène toutes les 10 minutes, 1 uniforme de police toutes les 30 minutes (équipe de 3 minimum, 5 aux alentours des lieux fréquentés et par paquets de camions les jours de fêtes). A Paris, une personne parle toute seule à chaque coin de rue (au téléphone ou à son ami imaginaire), c’est aussi un sans-abri tous les 70 mètres et des jeunes chômeurs qui font la tête ou la fête. Pour la synthèse, confère le clochard qui dort entre deux voitures de police devant la Bourse du Travail. Allez lui parler, il s’appelle Pascal.
La nuit on retrouve sur les ponts les insouciants qui se bécotent aux côtés d’étudiants de la Sorbonne fourrés au Deleuze qui n’osent pas critiquer leur raison pure. Aux heures plus avancées, on croise les foules en vacances qui se murgent. Du verre pilé partout, de la vulgarité cosmopolite étalée.
Alors qu’à Montréal, il suffisait de décrocher son téléphone pour qu’un dealer attentionné se déplace à votre domicile vous porter le nombre de sachets de marijuana demandés. Un produit doux, de qualité, standardisé, sans effets secondaires, à des prix raisonnables et d’origine contrôlée (les serres de Colombie-Britannique ont reçu le label Agriculture Biologique). Le tout soigneusement emballé et pesé, au milligramme près, dans des sachets à l’effigie de la fleur qui fit la gloire de Jah.
En fait, il me manque le contact avec les Parisiens et c’est à travers un film à peine sorti en salle que je comprends la fascination des touristes pour cette ville et ses habitants. Paris ce n’est pas, ce n’est plus, les bistrots que les Américains étudient comme des vestiges archéologiques. En réalité, vivre Paris, c’est être tout seul sur le parvis de Notre-Dame et connaître un endroit isolé où pleurer, après. Connaître Paris, c’est emprunter une rue et ne plus savoir où l’on est deux jours plus tard lorsqu’on l’emprunte dans l’autre sens. Paris brille par les 150 mails qui pleuvent dans votre boîte de 2 Go et s’éteint avec la batterie de votre téléphone, déchargé en moins d’un jour. Paris un lundi, c’est deux rendez-vous annulés et trois reportés avant mercredi. Adieu à ma ville que je reverrai dans 6 mois après un bol d’air et de riz. De sourires et de mère patrie du vélo. De records olympiques et de bière. De pollution au charbon et de filtres internet, nés d’un syncrétisme entre Dickens, Orwell et Confucius.
Partout
Partout les terriens se demandent si cet hiver ne fut pas la preuve concrète, tangible et palpable que l’humanité est un long fleuve en voie d’évaporation. Cette humanité composée de 600 millions de représentants au Siècle des Lumières, qui, après quelques clignements de révolutions (industrielle, française, démographique, islamique, sexuelle, informatique ...), se retrouve 6 milliards 600 millions cette année. Un hiver qui a vu capoter les plus grandes institutions financières du monde alors que la question primordiale semble être : l’homme le plus puissant du monde sera-t-il un noir ou une femme ?
Bonjour. Wake up.
Clément
1 Tango de Montréal
Sept heures et demi du matin métro de Montréal
C’est plein d’immigrants
Ça se lève de bonne heure ce monde-là [...]