Déluge


Calé dans un divan camaïeu ocre , la soirée avait bien commencé. Tout d’abord les plus grandes équipes des pays neigeux s’étaient affrontées dans un sport aussi viril que noble, celui de lancer une quille de 17 kg de marbre sur de la glace. L’action délicieusement soulignée par la voix un peu décalé d’une Finlandaise aussi francophone que dévouée à la cause du curling. Puis cette inondation d’activité fut stoppée par l’irruption de la retransmission en direct de la finale d’un sport encore plus surdosé : le bobsleigh. Fulgurant. Des obus de fibres de carbone rouges propulsaient dans sa trajectoire vrillée l’équipage de quatre hommes. Grâce à l’œil concupiscent de la caméra, le téléspectateur ne perdait rien des rondoïdes des pousseurs, de gros tigres en puissance moulés dans des combinaisons anthracite. Les commentateurs survoltés comparaient avec un anarithmétisme chauvin les quelques centièmes de secondes séparant les performances des différentes équipes. Clamant à l’encontre des chiffres que la France restait en tête du classement alors que des bûcherons syldaves avaient explosé le chrono de 2,39 s à bord d’un demi-tronc d’arbre. Passons à la fiction nouvellement importé d’outre-atlantique relatant le quotidien des unités d’intervention de polices, de pompiers et d’ambulanciers de la bonne vieille New York. 50 minutes de politiquement correct par intraveineuse. Servis par des acteurs d’une rare qualité, renouvelant avec une fraîcheur de nouveau millénaire les poncifs les plus éculés du cinéma américain. Croira qui veut mais la revitalisation d’expressions du genre :

« - Je sais ce que tu ressens. »
(…)
« - Tu as fait ton devoir, Fred »
(…)
« - (agonisant) Il faut qu’elle sache que je n’ai jamais cessé de…
- Non, non, Jimmy, ne dis pas ça, tu lui diras toi même quand tu la reverras. Non, ne ferme pas les yeux, regarde-moi. »
La 47e minute semble vouloir s’achever sur une apothéose lorsqu’un policier, d’origine italienne 3e génération, se retrouve dans les bras de sa voisine de palier, étudiante Ukrainienne qui lui avoue aimer énormément le ‘sexe’ (‘…’ guillemets d’accent non retranscriptible). Sans aucun doute, c’est l’érection synchronisée avec celle de centaines de milliers d’Américains. Alors que la main cupide s’abat sur la croupe de sa compagne, l’Américain moyen sent qu’un neurone rechigne à passer le cap. C’est le neurone de la bonne conscience. Alors les réalisateurs de la série dans un raffinement exquis balancent une « emotive end » (fin émotionnelle) sur tout ça. Le policier, sosie métisse de Tom Cruise, se réconcilie avec sa mère, femme battue par ses hommes successifs et dont il vient de casser la gueule au dernier en date. L’Américain moyen est satisfait, Pamela sera honorée ce soir. Ici les amateurs se contenteraient d’éteindre leur poste. Magellan des émissions de la nuit, je continuais. Pour calmer les ardeurs cathodiques, une journaliste me révéla dans un flash d’information les principales à retenir de la journée. Le cadrage resserré de cet androgyne aux lèvres pulpeuses, cintré dans un blouson de pneu, ne laissait pas entrevoir jusqu’à quel point la fermeture éclair était baissée, ni s’il portait quelque chose dessous. Poursuivant sur un air taquin, deux courts-métrages rappelaient le charme d’une chaude après-midi de printemps dans la campagne et les bois peuplés de jeunes filles en fleurs. J’allais m’arrêter avant de me faire happer par un reportage sur le trafic d’organes en Turquie. Indescriptible.
C’était une soirée télévision sur France 2.