Le vieil ingénu et la cloueuse

par Nicole Vitrier

Le vieil ingénu marchait sur les quais. Il était tranquille mais attentif. Des choses se passaient dans le coin. Il en avait entendu parler. Ce n’était pas primordial mais, fichtre. On avait parlé d’une folle. Si cette notion ne lui échappait pas, elle ne l’intéressait que peu. Il était cependant comme qui dirait titillé. Folle. On l’avait dit.

Le vieil ingénu se renseigna. Une concierge sur une chaise lui fournit un embryon de réponse:
“C’est, Monsieur, une dame qui n’a plus sa tête.
- Que voulez-vous dire exactement? A-t-elle été décapitée?
- Non, Monsieur, Elle a toujours la tête sur les épaules mais on ne sait trop à quoi ça lui sert.
- Voulez-dire qu’elle l’utilise de façon anarchique?
- En quelque sorte, Monsieur.
- Qu’en fait-elle?
- Des choses idiotes.
- Par exemple?
- Elle plante des clous dans des ordinateurs.
- Ah.
- Oui, Ah.
- Est-ce utile?
- Vous devez le savoir.
- Je ne sais pas grand chose.
- Pourtant vous avez les meilleures notes de l’Académie.
- Certes. Maintenant, pour ce que j’en fais... Raconte-moi plus tôt. Vous connaissez cette folle qui plante des clous?
- Vous devez être le seul à ne pas la connaître.
- Elle vous intéresse tant que ça?
- Pas du tout. C’est vous qui posez des questions. Moi je suis concierge. Si ça vous démange d’en savoir plus, pouvez toujours allez chez Lardounet, Cafetier-Quincaillier depuis 1811, place du Jardin des Lilas.
- Est-là qu’elle a l’habitude de planter?
- Pas du tout. Chez Lardounet elle se désaltère et passe ses commandes.
- Parce qu’en plus elle boit?
- Tout comme elle plante. Sec.”
Sur ce la concierge, que l’ingénu avait dérangé dans ses rêves de voyages, se leva et disparut avec sa chaise dans l’obscurité humide de son rez-de-chaussée, pensant, vieil abruti, ordinateurs au bistrot, jamais vu ça, robineuse-cloueuse source de déboires, tracas variés, briseuse de mélancolie.
C’était à proprement parlé assez juste. Le vieil ingénu le constata dès qu’il eu poussé la porte de l’établissement Lardounet.
Elle était là, au comptoir, perchée sur un tabouret - maigre et petite, vêtue comme les dames de son âge, gris, noir et rose, cheveux bleu pâle - en tête à tête avec une bouteille de Suze et un verre à demi vide. Quand il s’approcha du bar et s’installa à distance prudente, elle se tourna vers lui, sourit et passa à l’attaque.

- BONJOUR MONSIEUR - VOUS AVEZ POUSSE LA BONNE PORTE - PAS DE MEILLEURES BOUTEILLES DANS LE QUARTIER - SI VOUS ETES NOUVEAU, VOUS CONSTATEREZ - SANS PARLER DU SERVICE - MONSIEUR LARDOUNET A LE COUP DE POIGNET - AVEC CA UN HOMME AIMABLE. -

L’homme aimable fit une moue rassurante à l’intention de l’ingénu et lui demanda ce qu’il voulait boire tout en tirant discrètement sur le lobe de son oreille gauche.

- CA VOUS TITILLE DONC TOUJOURS CETTE VIEILLE HISTOIRE D’ANNEAU D’OREILLE ? VOUS AVEZ TORT DE RESISTER - C’EST MALSAIN APRES TANT D’ANNEES - VOUS RISQUEZ DE VOUS AIGRIR - BIEN ENTENDU, CELA RESTE ENTRE NOUS. -

L’ingénu avala son sirop d’orgeat cul-sec; ce que voyant sa voisine de comptoir lui proposa une Suze, “BEAUCOUP PLUS TONIQUE”, qu’il n’osa pas refuser, puis une deuxième et une troisième. C’est ainsi qu’ils devinrent amis. Ils commencèrent à se raconter.

... j’ai une petite maison près de la rivière...
... A COTE DE LA GRANDE HORLOGE ...
... je poursuis mes études...
... BIEN DELABREE AUJOURD’HUI...
... toutes les disciplines sont intéressantes...
... L’OMBRE D’UN COUCOU HELVETE...
... je possède une immense banque de données...
- VOUS TRAVAILLEZ SUR QUOI ?

Cette fois, il avait atteint son but, conscient toutefois du péril auquel il s’exposait, lui et ses machines. Si elle avait beaucoup bu, elle semblait avoir gardé la tête froide. La concierge n’avait rien compris. Pour lui, tout ce qui n’entrait pas dans la norme participait de la folie pure et il ne voyait pas, ou voulait ignorer qu’un pipelet rêveur, sourd aux affaires du quartier, n’était pas si éloigné d’une vieille dame dont la seule manie consistait à planter des clous dans des ordinateurs, quelque soit leur marque, comme quoi, elle n’était pas si maniaque. Maintenant, pour ce qui était d’être sourde, elle le battait largement.

Ainsi pensait le vieil ingénu, tandis que l’aimable Lardounet déposait sur le bar des boites de clous de toutes tailles que la vieille dame inspectait en professionnelle.

- ILS ONT L’AIR PLUS ROBUSTES QUE CEUX DU MOIS DERNIER - HORMIS QUELQUES CLAVIERS DE BASSE QUALITE AISEMENT PENETRABLES A LA JOINTURE DES TOUCHES, JE N’AI RIEN PU TROUER - TOUT JUSTE RAYER - TRES INESTHETIQUE - J’AI AUJOURD’HUI DEUX BONS KILOS DE CLOUS IRREMEDIABLEMENT TORDUS ET LES ONGLES NOIRS -

Le vieil ingénu eu un haut le coeur quand la dame ôta son gant gauche. Elle avoua malicieusement qu’elle ne détestait pas non plus redresser les clous abîmés et c’était là la cause de nombreux accidents.

- HEUREUSEMENT JE SUIS AMBIDEXTRE -

Heureusement, elle avait conservé l’autre gant.

Ils se rencontrèrent quotidiennement chez Lardounet pendant un mois sans qu’elle l’invitât chez elle ni ne tentât de s’introduire chez lui. Elle n’en voulait donc pas aux ordinateurs des autres. Les siens seuls provoquaient sa manie destructrice - “HIER J’AI EU UN JAP” - à moins qu’elle n’eût seulement voulu percer leur mystère - “IL A REFUSE DE PARLER”-.

Le vieil ingénu savait pourtant qu’elle n’était pas folle. Le jour où elle lui proposa de passer le dimanche après-midi chez elle - “FERMETURE LARDOUNET” - il eut peine à conserver son calme et quand, à deux heures - “PRECISES” - il sonna à sa porte - “PAS MOINS DE CINQ FOIS” - il était quasiment épuisé.

L’appartement était parfaitement tenu, grand, richement meublé. Ils s’installèrent autour d’un guéridon où l’attendait un verre déjà servi et elle alors, sans tarder, se mit à raconter, sachant qu’il n’était venu que pour entendre ce que jamais, jusque là, elle n’avait désiré confier.

C’était, comme bien souvent, l’histoire d’une mélancolie douce. Elle aimait les lettres, les manuscrits, la calligraphie, les textes inutiles et illisibles. Son fiancé qu’elle n’avait d’abord connu qu’à travers leur correspondance, l’avait conquise tant son écriture était délicate et comme, une fois marié, il continua à voyager, ils s’écrivirent beaucoup. Elle savourait le parfum de l’encre, la texture du papier, les pleins et les déliés.

Quand il prit sa retraite, il décidèrent de visiter les plus belles bibliothèques du monde et de consacrer une bonne partie de leurs revenus à l’acquisition d’autographes. Malheureusement, le vieil époux se fatigua vite. Déjà la Bibliothèque Nationale s’équipait d’outils modernes, facilitant et accélérant les recherches. On consultait les incunables sur microfiches. On ne tournait plus les pages, on appuyait sur des boutons.

Rien de tout cela n’eût été grave si le mari ne s’était passionné pour ces nouvelles techniques et n’avait un jour acheté son premier ordinateur. Ce fut le début d’une intoxication qui la fit, elle, sombrer dans la Suze. Quand il mourut, il lui laissa une disquette en guise d’adieu. Le vieil ingénu imagina la suite.

Après cette première visite, il prit l’habitude de se rendre chez elle tous les dimanches après-midi. Elle lui dévoilait ses trésors: une page de Debussy qu’elle aimait, bien qu’elle n’entendît rien à la musique; une lettre de Flaubert à quelque détracteur, merveilleux torchon mal écrit qu’elle conservait dans plusieurs épaisseurs de papier de soie.

Puis un jour elle lui offrit “L’ITINERAIRE DES GRANDES BIBLIOTHEQUES DU MONDE” ! alors il partit quelques semaines plus tard pour un voyage de presque un an. Il en revint chargé des lettres qu’elle lui avait expédiées poste restante à chaque étape de son voyage et d’une collection de bouliers sur lesquels elle pouvait assouvir plus aisément sa manie.

- EN BOIS, C’EST PLUS FACILE, MAIS LA BILLE ROULE, C’EST UN DEFI !

Elle lui fit don, alors, de l’intégrale des notes de blanchisserie de sa grand-tante et ainsi, année après année, s’établit une amitié scellée dans du papier jauni et des boîtes de clous,

DU SOLIDE !



Nicole Vitrier
Puget-Ville le 29/07/1994