Jour 149, Coco Chanel en Chine ou que reste-t-il du communisme en République Populaire ?
Compte d’apothicaire et recette d’économiste
« La générosité consiste à recueillir un accidenté, l’emmener à l’hôpital, payer tous ses frais puis disparaître pour que le rescapé ne soit pas accablé du devoir de remercier et rembourser. » Voilà une légende de la Chine moderne à laquelle je voudrais bien croire. Arrivé à l’hôpital, mon laissez-passer du Comité Olympique m’évite de faire la queue, on me dirige vers la Clinique Internationale où je fais enregistrer mon dossier et consulte un médecin pour 2 euros, des analyses microscopiques pour 50 centimes et finalement achète pour 4 euros de médicaments. Une infirmière m’accompagne tout le long, la douceur de son anglais me fut réservée. La santé pour tous, cela fonctionne... comme cet homme entré pour une pneumonie qui a subi un test d’urine, un test sanguin, une radiographie des poumons, une scintigraphie du cœur. Après plusieurs jours d’examen, on lui prescrit des médicaments extrêmement coûteux. Deux mois de salaire y passent jusqu’à temps que le médecin lui demande s’il est couvert par une assurance maladie privée. Après une réponse négative, les examens médicaux s’arrêtent de pleuvoir et l’ordonnance est changée pour des médicaments génériques. En République Populaire de Chine, les médecins sont compréhensifs, ils ont su s’adapter au nouveau système...
Au supermarché, l’employé qui range les caddies a la priorité sur les simples clients. C’est normal, son travail profite à la collectivité.
Si l’on vous dit que la République Populaire de Chine, à l’instar de la France, est un modèle de socialisme, je vous conseille la recette suivante :
La Chine est un pays capitaliste
Temps d’absorption 15 secondes, sans four
Ingrédients : Yeux, bouche, 2g de présence scénique
Préparation :
• Face à une telle ineptie, ne pas s’agiter
• Beurrer le fond de son cœur et y moudre un peu de patience
• Fixer l’interlocuteur dans les yeux avec humanisme
• Prendre soin de bien articuler
• Compter une seconde par syllabe
• Laisser reposer 5 secondes
Nota Bene : inutile d’argumenter
Cerise sur le gâteau
A la nouvelle galerie commerciale de luxe, une femme a dépensé 60 000 yuans en une demi-heure entre les boutiques de Gucci, Chanel, Burberry, Cartier, Hermès, Louis Vuitton.
Lessive et tremblement
J’étais très heureux d’avoir fait l’achat du livre blanc du gouvernement chinois en version bilingue. L’un de mes collègues s’en empare et me dit d’un ton sévère, « Où avez-vous trouvé cela ? ». Héraut de l’interculturalité, je m’empresse de lui dire qu’à Paris on trouve toutes les publications du PCC. Il parcourt la table des matières Parité et condition de la femme, Autonomie régionale et minorités ethniques, Protection environnementale et conclut d’un ton dédaigneux : « C’est de l’idéologie ». Je reste interloqué qu’il prononce cela en public et m’attends à ce qu’il balance le livre à la poubelle. Il regarde alentour, s’assied et en fait la lecture assidue pendant deux heures.
Tremblement de terre au Sichuan, la plus importante catastrophe naturelle depuis la mort de Mao. Les téléviseurs dans les bus, les taxis, les maisons et les magasins proposent un lavage de cerveau à 90°C pendant deux semaines. Les esprits en ressortent plus politiquement corrects que d’un bain de TF1 ou de Fox News. Le gouvernement n’est plus craint des nouvelles générations, il joue donc la carte de la séduction. La fabrique d’images nous montre le Premier ministre qui console un enfant en larme, le Premier ministre dans son avion officiel, le Premier ministre qui surveille les opérations, le Premier ministre partout, tout le temps, avec tout le monde. Il promet aux réfugiés qu’on s’occupera d’eux. En effet, dans chaque unité de travail, les 3 minutes de silence se concluent par une collecte de fonds. Une urne transparente pour les employés qui glissent des liasses de billets rouges et une urne opaque dans laquelle les membres du parti glissent des enveloppes anonymes. A l’échelle nationale, les sommes provenant de dons privés dépasseront l’aide allouée par le gouvernement central. Aide-toi et le Parti t’aidera.
Compte d’apothicaire et recette d’économiste
« La générosité consiste à recueillir un accidenté, l’emmener à l’hôpital, payer tous ses frais puis disparaître pour que le rescapé ne soit pas accablé du devoir de remercier et rembourser. » Voilà une légende de la Chine moderne à laquelle je voudrais bien croire. Arrivé à l’hôpital, mon laissez-passer du Comité Olympique m’évite de faire la queue, on me dirige vers la Clinique Internationale où je fais enregistrer mon dossier et consulte un médecin pour 2 euros, des analyses microscopiques pour 50 centimes et finalement achète pour 4 euros de médicaments. Une infirmière m’accompagne tout le long, la douceur de son anglais me fut réservée. La santé pour tous, cela fonctionne... comme cet homme entré pour une pneumonie qui a subi un test d’urine, un test sanguin, une radiographie des poumons, une scintigraphie du cœur. Après plusieurs jours d’examen, on lui prescrit des médicaments extrêmement coûteux. Deux mois de salaire y passent jusqu’à temps que le médecin lui demande s’il est couvert par une assurance maladie privée. Après une réponse négative, les examens médicaux s’arrêtent de pleuvoir et l’ordonnance est changée pour des médicaments génériques. En République Populaire de Chine, les médecins sont compréhensifs, ils ont su s’adapter au nouveau système...
Au supermarché, l’employé qui range les caddies a la priorité sur les simples clients. C’est normal, son travail profite à la collectivité.
Si l’on vous dit que la République Populaire de Chine, à l’instar de la France, est un modèle de socialisme, je vous conseille la recette suivante :
La Chine est un pays capitaliste
Temps d’absorption 15 secondes, sans four
Ingrédients : Yeux, bouche, 2g de présence scénique
Préparation :
• Face à une telle ineptie, ne pas s’agiter
• Beurrer le fond de son cœur et y moudre un peu de patience
• Fixer l’interlocuteur dans les yeux avec humanisme
• Prendre soin de bien articuler
• Compter une seconde par syllabe
• Laisser reposer 5 secondes
Nota Bene : inutile d’argumenter
Cerise sur le gâteau
A la nouvelle galerie commerciale de luxe, une femme a dépensé 60 000 yuans en une demi-heure entre les boutiques de Gucci, Chanel, Burberry, Cartier, Hermès, Louis Vuitton.
Lessive et tremblement
J’étais très heureux d’avoir fait l’achat du livre blanc du gouvernement chinois en version bilingue. L’un de mes collègues s’en empare et me dit d’un ton sévère, « Où avez-vous trouvé cela ? ». Héraut de l’interculturalité, je m’empresse de lui dire qu’à Paris on trouve toutes les publications du PCC. Il parcourt la table des matières Parité et condition de la femme, Autonomie régionale et minorités ethniques, Protection environnementale et conclut d’un ton dédaigneux : « C’est de l’idéologie ». Je reste interloqué qu’il prononce cela en public et m’attends à ce qu’il balance le livre à la poubelle. Il regarde alentour, s’assied et en fait la lecture assidue pendant deux heures.
Tremblement de terre au Sichuan, la plus importante catastrophe naturelle depuis la mort de Mao. Les téléviseurs dans les bus, les taxis, les maisons et les magasins proposent un lavage de cerveau à 90°C pendant deux semaines. Les esprits en ressortent plus politiquement corrects que d’un bain de TF1 ou de Fox News. Le gouvernement n’est plus craint des nouvelles générations, il joue donc la carte de la séduction. La fabrique d’images nous montre le Premier ministre qui console un enfant en larme, le Premier ministre dans son avion officiel, le Premier ministre qui surveille les opérations, le Premier ministre partout, tout le temps, avec tout le monde. Il promet aux réfugiés qu’on s’occupera d’eux. En effet, dans chaque unité de travail, les 3 minutes de silence se concluent par une collecte de fonds. Une urne transparente pour les employés qui glissent des liasses de billets rouges et une urne opaque dans laquelle les membres du parti glissent des enveloppes anonymes. A l’échelle nationale, les sommes provenant de dons privés dépasseront l’aide allouée par le gouvernement central. Aide-toi et le Parti t’aidera.
M. Wen Jiabao et son nouveau conseiller en communication M. Zhang McDonaldMr Wen Jiabao and his new communication advisor Mr Zhang McDonald
L’adaptation du démarchage est fulgurante, les publicités à l’hollywoodienne surfent sur la vague initiée par le gouvernement. Les marques font l’éloge des sauveteurs et, avant tout, de leur produit. On a la banque (qui protège vos économies), la compagnie de téléphonie mobile (qui rapproche les victimes de leur famille), les produits laitiers (qui nourrissent les orphelins). Seuls les pubs de shampoings conservent leur univers jeune, bidimensionnel et sans pellicule. Personne ne peut imaginer que quiconque ait perdu du temps à se laver les cheveux pendant la durée des opérations. Actuellement, des publicités proposent de parrainer la construction d’une école, les Sichuanais n’auraient-ils plus confiance en les bâtisseurs pékinois ?
La troisième et dernière femme officielle du Grand Timonier, 江青 , avait remis l’opéra à l’honneur. Cette forme artistique survit dans un remugle de pathos et d’abnégation. Comme cette représentation diffusée à la télé contant le désastre encore fumant et la réactivité exemplaire du gouvernement central. Il y a beaucoup d’enfants sur la scène et dans la salle. Certains traits de cet art antique modernisé transparaissent : tous les acteurs sont sur la scène. Les sauveteurs en combinaison orange et munis de pelles attendent dans l’ombre. Les enfants, bons acteurs et bons chanteurs, sont disciplinés à leur table de travail comme sous des décombres imaginaires. Le scénario se nourrit d’anecdotes parues dans les journaux. Le metteur en scène n’a retenu que les plus tragiques. Les filles ont le visage poudré, les lèvres ointes de mauve. Les mains jointes, le regard fixe, elles maîtrisent intonations et poses codifiées montrant fermeté dans l’adversité. Enonce les euphémismes déchirants sur le ton de l’innocence : « J’ai perdu ma chaussure. J’ai oublié ma date d’anniversaire, mais maman s’en souviendra ». Les enfants ont donc assimilé tous les subterfuges du jeu classique. Plus tard, ils n’auront qu’à rajouter les trémolos des adultes et les perles de sueur qui font croire que l’on est impliqué dans « son rôle d’artiste ».
Vous l’aurez compris, l’ampleur du charnier est décrite avec pudeur montrant les secours s’affairer là où tout espoir a disparu. Dans le bus, la boîte à image laisse deviner l’hécatombe enterrée sous le béton. Périodiquement, l’écran se fige et affiche la prochaine station où les foules survivantes doivent descendre travailler.
De la paranoïa
La Thaïlande développe les perversions en tout genre, la Mongolie favorise la schizophrénie et l’Inde suscite son célèbre syndrome. Un phénomène équivalent existe en Chine : les expatriés sont frappés, à des degrés divers, de paranoïa.
Entre autres histoires croustillantes, un professeur anglais particulièrement acariâtre s’est fait pirater son ordinateur et fut incapable d’imprimer les copies d’examen. Il accusa ses élèves et écrivit un rapport. Le lendemain, son café avait un drôle de goût, il contenait un cachet à moitié dissous. Le professeur fut guéri après 3 jours de congé maladie. Dorénavant, après les cours, il sort peu de son bureau, n’ouvre pas les fenêtres et n’allume pas l’air conditionné « par précaution ».
Une professeure d’université me disait qu’à son arrivée un élève particulièrement brillant s’était inscrit à tous ses cours, quel qu’en soit le niveau, quel qu’en soit l’horaire. Cet étudiant quasiment bilingue n’avait pourtant pas besoin de cours de langue, il ne se présenta d’ailleurs jamais aux examens... il avait dû obtenir une dérogation de l’administration.
Par ailleurs, la paranoïa se développe aussi autour de la nourriture qui mixe des saveurs délicieuses à d’autres ... inoubliables par leur ignominie, de surcroît servies en dessert. Pourquoi les intoxications alimentaires ne seraient pas un moyen de vous tenir à résidence ? Un homme qui crache derrière vous, un zélateur ? Et l’alcool frelaté un moyen de détruire votre le foie ? Que dire de ces vers aveugles et boursouflés qui se contorsionnent dans des bassines d’eau claire à l’entrée du restaurant ?
Mon cas est un peu spécial, traducteur mandaté par l’ambassade française au Comité olympique, je travaille dans d’excellentes conditions de sécurité. Mes collègues sont triés sur le volet, pas d’activistes, que des conformistes. Pour entrer au Village olympique, il faut être muni d’un laissez-passer biométrique fonctionnant par radio identification. Il faut par ailleurs déposer à l’entrée les armes blanches, les armes à feu, les matériaux chimiques, explosifs et nucléaires ainsi que les briquets. Tous les employés du centre scannent leurs empreintes digitales pour pointer le matin et les portillons de sécurité sont si sensibles qu’ils sonnent pour un livre de plus de 100 pages.
Les JO, une formidable occasion pour des véhicules d’horizons différents de se rencontrerThe Olympics are a wonderful opportunity for vehicles from all over the world to gather
Tout le monde est très serviable : la direction me loue un appartement dans un lotissement où habitent des collègues, ma responsable m’a gentiment acheté ma carte SIM et mon propriétaire fait des incursions chez moi pendant mon absence afin d’améliorer mon confort. Policiers et officiers de l’armée mangent à ma table et derrière mon bureau est garé un camion vert avec une antenne grande comme l’assiette de Gargantua. Toute la journée, un préposé passe inspecter chaque bouche d’égout avec une longue perche au cas où les terroristes s’introduiraient sous forme gazeuse.
Rien à craindre non plus du côté d’Internet, l’antivirus déclenche une alarme de niveau 4 chaque fois que j’ouvre un document et le pare-feu résiste à mes tentatives de contournement. Une enceinte virtuelle permet aux employés de gambader avec insouciance sur une centaine de sites seulement . En fin de compte, cette surveillance du net évite que l’on se dissipe en futilités, on y gagne en concentration. Il y a cependant des améliorations certaines. A l’entrée du Centre olympique, la herse crève-pneu à déclenchement automatique a été retirée et mon blog est maintenant accessible depuis la Chine. Espérons toutefois que cette carte postale ne remettra pas en cause les progrès accomplis.
Hier soir, alors que je prenais un verre avec une amie, deux policiers entrent dans le bar. Je les ignore jusqu’à temps que mon oreille soit attirée par la voix de la serveuse qui récite ma biographie complète, puis celle des autres clients étrangers habitués de l’établissement. Plus tard, ils se visseront dans le fond du bar et n’en bougeront plus jusqu’à la fermeture. Comparé à ceux qui font la circulation sous la pluie, leurs conditions de travail s’améliorent.
Au Comité olympique, un mot revient souvent : 安全, il est traduit en anglais par security. C’est ennuyeux car l’anglais est une langue précise et il existe aussi le mot safety qui serait dans la plupart des cas plus approprié et moins anxiogène. De même en France, on parle beaucoup plus de sécurité routière que de sécurité sociale. Je me demande à qui profitent les confusions sémantiques. J’ouvre une pétition confucéenne pour la « rectification des noms » (正名), vous voulez signer ?
Avec le temps, j’en viens à préférer l’anthracite des 11 berlines aux vitres teintées alignées sur le parking sur le kaki des camions de transport de troupes. La paranoïa est finalement un sentiment salutaire car elle vous a enseigné à craindre l’invisible, ce déballage d’hommes et de matériel n’est pas contre vous. Ils ne se donneront pas autant de peine. Vous savez déjà qu’au moindre problème, un coup de tampon et un coup de pied au derrière (voire un combiné des deux avec une ranger trempée dans l’encre rouge) suffiront à vous réexpédier dans votre pays.
Entre autres singularités, l’ascenseur ne s’arrête pas au 2ème étage où sont situés les services de sécurité et une jeep de l’armée avec un épouvantail sur la tête fait en permanence le tour du site.
Je termine d’écrire ces lignes et remarque qu’un hélicoptère me survole. Il est muni de téléobjectifs stabilisés par gyroscopes, d’une caméra infrarouge, de micros canons et d’antennes d’interception des radiofréquences (mon téléphone aura servi à me localiser). Il tourne autour de moi à basse altitude. La mort aux trousses, j’en viens à marmonner le sūtra du lotus pour attirer la compassion des dieux et purifier mon âme comme les supermarchés pratiquent le déstockage invitant la clientèle à débarrasser les invendus. Subitement, il s’en va. L’hélicoptère surveillait les algues qui s’amoncelaient dans la baie.