L’humeur
Devant le KFC de la rue de Nankin, on peut s’asseoir sur un tabouret et être pris en charge par deux pédicures qui vous couperont les ongles avant d’y appliquer un cataplasme de poudre orange fluo. On peut aussi manger des scorpions bouillis, plongés vivants dans une petite marmite. Si vous préférez, vous pouvez commander des Chicken Wings à l’intérieur.
On aura du mal avec les « Olives Romantiques » emballées dans leur petit sachet individuel pour en conserver la fraîcheur mais qui ont le goût d’yeux de momies.
Les cinémas, boîtes de nuit et les salles de jeux électroniques ont fusionné. Il n’y a pas de mot pour décrire ce genre de lieu où se croisent enfants, noctambules et amateurs de Shoot them up. Et quand on a un petit creux, il y a un hypermarché juste en dessous. Dans l’ascenseur, j’ai croisé pour la première fois une obèse en Chine.
Un couple revient des commissions du dimanche midi. On voit leurs achats par transparence au travers du plastique : quelques légumes, du pain et quatre poissons rouges.
Ces quelques mots d’une chinoise qui se réveille après la petite mort et demande avec une légère inquiétude : « Le préservatif que tu as utilisé, c’était pas une contrefaçon ? ».
Dîner chez une officier de l’Armée Populaire de Libération, elle nous accueille sur le pas de la porte en pyjama orange, elle en a un autre à paillettes pour le week-end. Son logis est un bazar au carrefour entre loft d’artiste, brocante et champ de bataille. C’est aussi la première maison que je visite où il y ait autant de livres.
Les housses de sièges sont en moquette de panda rose. L’espèce est en voie de disparition, elle n’arrive pas à se reproduire dans les voitures de marques étrangères.
De petits pendentifs s’agitent au bout des téléphones portables : peluches, singes boxeurs ou encore figurines bouddhistes en jade agrémentent l’appareil. La pointe du chignon du Bouddha sert aussi de stylet pour écrire les caractères chinois sur l’écran tactile.
L’honneur
Signe que le pays se développe, une attention croissante est portée au confort des personnes handicapées. Ainsi on voit des WC parfaitement aménagés pour des usagers en fauteuil roulant : poignée, hauteur de siège adaptée, lavabo abaissé ainsi que cordon d’appel. Tout a été prévu. Ce genre de toilettes est en général précédé d’une haute marche ou est situé au premier étage sans ascenseur.
Une chatte a mis bas dans l’anfractuosité de la colline à côté de nos bureaux. Notre chef de département s’émerveille depuis les fenêtres sur les chatons qui font leurs premiers pas hors du terrier. Une collègue l’invite à l’accompagner les observer de plus près. Il sort de son extase enfantine pour nous faire remarquer sérieusement qu’il est du signe du rat (on devine maintenant qu’il a 12, 24, 36, 48, 60 ou 72 ans). Or les « rats » ne peuvent s’approcher des chats. Il ajoute que c’est un adage issu d’une tradition populaire. A l’expression de son visage, il est évident qu’il n’a jamais tenu de chat entre ses mains par peur qu’il ne lui dévore son âme. Mao avait interdit les superstitions au profit du petit Livre rouge, repoussé l’âge du mariage et forcé la collectivisation des terres qui entraîna une famine de 30 millions de morts. Voilà à quoi ressemblaient les swinging sixties pour les Chinois.
La fin du repas dominical approche, la maîtresse de maison émet un rot sonore en passant derrière moi. La grand-mère envoie des textos, les touches de son portable émettent des bruits d’aquarium et de flipper.
Les balais au manche court vous obligent à vous tenir courbé en deux. Peut-être la relique d’une époque où la population affamée ne terminait jamais sa croissance. Aujourd’hui les filles chinoises ont une poitrine généreuse et les garçons jouent au basket-ball. On croise encore dans la rue des vestiges rachitiques en voie de résorption sous l’effet corrosif du temps.
Les bus roulent coffre arrière ouvert sur un capharnaüm mécanique tandis que file une Ferrari jaune vrombissante. Les bâtisseurs de gratte-ciel cassent encore des cailloux le long des routes.
La douceur
La poignée de main est longue et chaleureuse, plus qu’une prise en main virile de lutteur, les Chinois en profitent pour ausculter votre ossature, sentir les points d’attache, apprécier la finesse de votre paume et s’adonner à une première caresse. Les Chinois du Shandong adorent les caresses.
A l’entrée du village Olympique, les policiers m’enlacent la taille pour me faire passer le portillon et ne pas ralentir le flux des travailleurs qu’ils réprimandent sévèrement pour vouloir introduire cutters, marteaux, masses et alcool de riz (poison médiocre à petite dose, mais excellent explosif en grande quantité).
Dans la rue, les filles se tiennent par le bras, « ici pas d’ambiguïté, il y a très peu de relations spéciales ». Quand deux filles se tiennent la main, on ne sait pas, elles sont sœurs ou collègues de travail.
Le chauffeur de taxi pose sa main sur ma cuisse pour s’excuser de s’être trompé de rue et d’avoir ainsi rallongé le trajet. A l’arrivée, il veut me faire payer 10 yuans au lieu de 14. Je refuse, lui explique que c’est tout autant ma faute de ne pas lui avoir expliqué la route et lui donne d’autorité 15 yuans, il m’en rend 2. Qui a cru que tendresse et sens des affaires ne pouvaient pas faire bon ménage ?
A Thanksgiving j’avais été frappé par cette tradition américaine de faire un tour de table de remerciements. Chaque convive surpassait le précédent en une annonce vibrante d’émotion et de gratitude. En Chine, chaque toast est accompagné d’un compliment. Lorsque votre hôte est un ami personnel, il prend un air sérieux, les conversations s’arrêtent, sa voix se fait acérée, aucun de ses muscles ne bouge, son regard fixe plonge dans le vôtre. Pour une fois, les Occidentaux font montre de timidité. Son ton se fait lancinant, il en jaillit de petites vérités éternelles sur une amitié naissante, un fleuve jaune chargé de sentiments s’écoule tendrement vers la fraternité.
Un jour, je quittais un groupe de françaises, notre ami chinois s’avança jaloux de cette avalanche de bises et en réclama une paire avant de m’enserrer dans ses bras plus de temps que je n’en avais mis à saluer mes concitoyennes.
Lorsqu’un piéton veut traverser la route, il s’arrête et regarde de l’autre côté. Peu à peu, d’autres marcheurs en transit s’agglutinent autour de lui, le groupe de pression piéton ainsi formé s’avance alors, faisant une brèche dans le flot des voitures. Elles passent en les évitant, ralentissent mais ne s’arrêtent pas, ce serait contraire au principe du 无为 (non agir). Le groupe de piétons traverse en se faisant caresser par les rétroviseurs. Arrivé sur l’autre rive, le groupe se dissout instantanément, chacun reprenant son chemin.
Trois vendeuses de légumes montent dans le bus. Une fois leurs sacs de toile calés, elles s’interrogent sur la dernière place assise de libre. Les trois femmes se chamaillent, avec une virulence feinte, l’honneur de céder sa place. Préséance à l’âge, au rang ou à la fatigue. Finalement, une première s’assoit et accueille amicalement une deuxième dont elle agrippe la natte. La troisième regarde ailleurs, en fait, il n’y a là rien d’extraordinaire.
Un couple de jeunes se retrouve en un baiser fougueux et passionné devant un temple commercial, je n’ai pas de photo à fournir, mais ils fermaient les yeux comme sur un certain cliché de Doisneau.
Retour par les rues de nuit, les piétons s’agglomèrent le long du trottoir avant de traverser la route comme une envolée d’oies sauvages. Cela me rappelle comment les économies asiatiques se sont élancées, par accrétions successives, en dehors du sous-développement depuis les années 1950. Ils furent 127 000 000 de Japonais, puis 23 000 000 de Taiwanais, puis 49 000 000 de Sud Coréens, puis 62 000 000 de Thaïlandais, puis 25 000 000 de Malaisiens et maintenant 1 300 000 000 de Chinois. Quel bonheur d’apprendre que 1,7 Giga êtres humains ont été transférés hors du chaos et de la misère, c’est un poids en moins pour l’humanité, qui vous dit bravo, et merci.
