Jour 32, Exotisme en perdition
Dans une rue, la nuit, l’œil du passant est attiré par les lampions vermillons qui se balancent doucement devant la vitrine d’un restaurant, ils portent quatre caractères blancs à la calligraphie élancée. Est-ce un proverbe, une incantation pour se prémunir des esprits, le nom de l’établissement ou de son gérant, une sentence résumant l’idéologie du parti ? Peut-être. 可口可乐, ici, cela se prononce « Keko-Kele », on en boit sur la terre entière.
5 min. 24 sec. pour ouvrir un compte courant rémunéré avec carte bleue. Record en occident, banalité en Chine.
Les immeubles poussent comme des champignons, mais l’immobilier a été rattrapé par les promoteurs véreux. De mon premier logement, j’apercevais ce chantier où les grues sont immobiles, des constructions fantômes de 30 étages en bord de mer qui ne seront jamais achevées.
Hier, samedi, un ami-collègue-petit-frère m’a offert un cerf-volant, je me sens un peu plus chinois.
On entend souvent parler de l’ingéniosité chinoise dans différents domaines : la poudre, l’empaquetage, la boussole qui indique le Sud, l’acupuncture et les briquets luminescents. Sur l’étal d’un vendeur d’ananas qui dort la tête dans les épluchures, les fruits jaunes sont exposés, prépelés et emballés dans du plastique. Au départ, je pense que leur découpe étrange offre une meilleure prise aux mandibules des baguettes. Je note la régularité avec laquelle le primeur a taillé des lignes au couteau. Mais il se refuse aux horizontales et aux verticales. En fait, huit sillons montent en torsade sur le pourtour, c’est la façon la plus rapide et la plus esthétique de se débarrasser des yeux de l’ananas.
Cette nuit, j’ai vu passer des bétonneuses en direction du chantier fantôme, peut-être que la mafia a quelques enterrements à régler dans l’intimité.
Unique parcelle de Chine éternelle, que je retrouve dans l’organisme semi étatique où je travaille, est la paresse des chefs et l’indolence des sans grades. La Chine n’est pas une nation de travailleurs, cela est un secret de polichinelle désarticulé. Une illusion entretenue par les entrepreneurs qui délocalisaient. Les Français y croyaient car ils n’avaient de contact qu’avec les immigrés économiques, une espèce d’esclaves de l’ombre increvables. Au Comité olympique de voile, ma collègue remarque que le site internet des épreuves de Qingdao est disponible en chinois et en anglais, mais n’est pas traduit en français. Elle pense faire montre d’initiative et de dynamisme en allant proposer à notre chef de le traduire entièrement. Elle revient 20 secondes plus tard, interloquée. Impossible de faire part de son idée à notre supérieure hiérarchique, cette dernière fait la sieste.
Dîner chez Marie-Hélène, notre amie chinoise s’occupe de commander les pizzas, avec 1h45 d’avance. Prudence de sa part ou lente élaboration du plat par les techniques locales ? Elle raccroche contrariée, quand je l’interroge, elle me répond qu’il faudra passer à la pizzeria, ils ne livrent plus le dimanche. Signe des temps ?
Autrefois, les 民工[1] rêvaient des grands marchands de la dynastie Tang ou des milliardaires d’Hong Kong. Ces businessmen d’un temps ont été remplacés par des icônes plus internationales mais aussi plus banales. Après un yacht stationné en permanence à Venise, on apprend que Bill Gates s’est acheté l’étage entier d’un gratte-ciel de Pékin. Plus modestement, à la signature du bail, mon propriétaire me fait don de 红楼梦, Rêve dans le Pavillon Rouge, mais on se sent véritablement chinois après avoir fait du ping-pong avec un cadre du parti et trinqué à en casser la bouteille avec un calligraphe.
Aujourd’hui, mardi, un homme est monté dans le bus sans payer.
Après avoir emménagé, ma collègue-coloc et moi partons faire l’acquisition de biens de première nécessité chez 家乐副,le « Bonheur Joyeux du Logis », en français cela se prononce Carrefour. La croisée du troisième caractère est déformée pour dessiner un masque souriant. Quatre voitures de police, surmontées de caméras rotatives 360°, stationnent devant l’entrée pour permettre de consommer en paix. Thank you for shopping, lit-on en descendant les escalators sans marches. Le soir, nous partons à la recherche d’un restaurant. Nous passons devant un pub anglais, une épicerie où le patron joue aux cartes avec un ami et son chien ainsi qu’un bar dédié au management à travers les jeux de rôles et le paint-ball. A 21h, nous échouons dans une gargote vide, qui sera comble lorsque nous en sortirons à 23h.
Demain, jour de la Clarté lumineuse 清明 les Chinois vont nettoyer les tombes de leurs ancêtres, de plus en plus rares depuis le décret de 1979 sur les procédures mortuaires imposant la crémation aux citadins. Nous profitons du jour de congé pour visiter 老山, le Mont vénérable, avec une étudiante de l’école navale, très candide, qui part dans de grands éclats de rire. S’ils font la guerre de la même façon, cela promet.
Question posée le mardi, à 12h31, devant la Bathing Beach n.1 :
« On peut se baigner à Tsingtao ? J’ai entendu dire qu’il y avait des requins.
– Que vas-tu en faire des requins, t’as qu’à les manger ? »
La ville chinoise est en mutation permanente, c’est vrai. Le marché couvert à côté de chez moi va fermer, l’anneau d’immeubles de trois étages vétustes (années 70) qui en délimitaient le contour ne sera plus. Finis les poissonniers qui exposent les poissons dans des aquariums et les étalages de clamses qui projettent des jets d’eau insolites et impromptus. Fini les petites échoppes de fruits et de vapeurs à emporter sur le chemin de l’arrêt de bus. N’oublions pas que la Chine, qui a inventé le fast-food avant tout le monde, se lance avec la même célérité dans le nation building. Il n’y aura plus la rôtisserie ouïghour de mouton hallal. On ne pourra plus acheter de têtes de canard épicés et de balais brosses tout en faisant faire un double de ses clés par le cuisinier de la crêperie. La destruction aura lieu à l’abri des regards derrière des palissades en inox.
Qu’arrivera-t-il à la vendeuse de ravioles à la vapeur qui n’a pas trouvé de nouvel emplacement ?
Clément, en patiente reconstruction
[1] paysans ouvriers, travailleurs migrants, populations flottantes autant d’appellations pudiques qu’il y en a de spécimens