Carte postale n°14

Jour 45, De la saleté dans l’Empire du Milieu

A la maison

J’ai participé à l’extinction d’une espèce en voie de prolifération en massacrant l’unique cafard de la salle de bain qui me faisait la révérence en signe de bienvenue. A l’ouverture du robinet, deux litres d’eau marron s’échappent dans le lavabo comme si le fer contenu dans l’élément liquide était attiré par le magnétisme du noyau terrestre. Puis, plus rien. Je crains une fuite, non. Le robinet a donné ce qu’il a pu, il boude jusqu’à la prochaine éruption. Pendant deux jours, je réessaye à l’improviste, il s’obstine. En démontant l’embout, le mystère perd de sa magie pour la saveur d’une expérience sensible, je découvre agglomérée au filtre de la « boue de rouille » étanche et visqueuse.

La plomberie approximative n’est qu’un élément de décoration, elle se contorsionne le long des murs offrant à l’usager des lieux d’aisance une projection en tubulures de plomb de ses intestins. La machine à laver qui devrait être une amie, réclame l’attention d’une vieille apoplectique, trois chaussettes lui donnent la nausée, elle vomit après deux t-shirts et pour un pantalon, fait un arrêt cardiaque.

Les vitres de ma chambre sont d’un aspect semi opaque. Mon intuition masculine me laisse croire qu’en adoptant l’énergie de M Propre, le bonze des Cuisines et Salles de Bains, je pourrais atteindre un état translucide voire demi sale, au moins redorer le karma de ces carreaux. En frottant, le chiffon s’imprègne d’un jus marron issu de la décomposition de la surface par le produit vitre. Je comprends alors que les précédents locataires cuisinaient dans ma chambre, mais à quoi leur servaient la cuisine et sa hotte aspirante dont l’inox est resté impeccable ?

A première vue, les tiroirs servaient à ranger la vaisselle sale ainsi que les condiments et les sacs plastiques, les bacs du frigo étaient des réserves d’eau et les placards servaient d’entrepôts de mort aux rats. On a aussi une tasse qui contient une grosse pierre de forme singulière.

Des tas de cotons-tiges s’amoncelaient derrière la tête de lit et les gousses d’ail prenaient racine dans la table de nuit, je n’ai pourtant pas eu besoin de demander si le matelas était propre, il était encore emballé dans le plastique protecteur du fabricant.


Lieux publics


La poussière vole dans les rues, les déchets sont brûlés à même le trottoir, nous partons dîner. Au restaurant, les toilettes, dont le ventilateur dégouline de graisse, ont perdu l’odeur de friture. Cette dernière est couverte par l’âcre poussière des pavés que l’on découpe à 22h à la scie circulaire. L’odeur de merde ayant été purgée depuis longtemps par les fuites d’eau sale du lavabo. Le tablier du cuisinier est plein de sang séché, sa livrée est noircie aux épaules par le portage de sacs de riz. La toque de travers, sa négligence n’aura d’égale que l’inattendue finesse de sa cuisine.
Dans les toilettes d’un restaurant plus classieux, chaque pissotière expose le contenu de trois vessies. A mon départ, la salle d’eau répand le fumet d’une dizaine d’hommes mélangés à celui d’une cigarette et de l’encens qui se consument sur le rebord du lavabo.
Dans la salle, les serveuses se tiennent bien droites pour ne pas s’appuyer contre les parois en plastique qui pourraient s’effondrer. Puis nous attendons notre commande en observant la sueur qui perle des fronts des clients. Les pales des ventilateurs se sont arrêtées de tourner une fois qu’elles ont été trop alourdies de poussières. Une prière pour qu’il soit déjà demain.

Votre entourage et vos entrailles

Votre collègue de travail dégage une forte odeur de musc lorsqu’il se penche avec curiosité sur votre traduction. Vos selles changent de couleur d’un jour à l’autre en fonction de l’alimentation et ne semblent pas vouloir s’arrêter d’essayer toutes les couleurs du spectre comprises entre Miel et Maduro Colorado. Unique amélioration, votre sueur perd cette odeur détestable au nez chinois avec l’éloignement de l’alimentation à base de lait, vous êtes nettement mieux accueillis dans les bus et les trains. On vous offre des bonbons dont on jette l’emballage par terre, une cigarette dont on jette le paquet par terre, on pelle des fruits au-dessus du sol, et lorsque tout est mangé, il faut planquer les restes sous la banquette afin de ne plus s’en préoccuper jusqu’à la fin du voyage et avoir l’esprit libre pour admirer le paysage. Heureusement que l’artichaut n’existe pas en Chine. En revanche, la banquette est une terre sacrée et tout voyageur se déchausse avant d’y mettre le pied pour récupérer ses bagages.


Poissons en cours de réincarnation
Reincarnating fish


Embouteillages sur la route du paradis
Traffic jam on the way to heaven


Mes lentilles de contact ne sont plus parfaitement transparentes. En effet, avant mon départ, un haussement d’épaule de l’opticienne m’avait laissé sous-entendre que des lentilles mensuelles pouvaient se porter plus d’un mois. Etant un peu limité dans mes réserves, je fais durer ma première paire, j’en suis à 1 mois et 22 jours, assez content de contrer la cupidité des fabricants qui répandent de fausses rumeurs sur leurs produits. D’autant plus que les lentilles coûtent plus cher que les lunettes, j’avais des remords à m’adonner à ce luxe de l’inaperçu. Heureusement, la Sécurité Sociale ne rembourserait bientôt plus les lunettes, je serai sur un pied d’égalité avec les usagers de lunettes. Mieux, mon adaptation évolutive me donnera un temps d’avance pour affronter les rigoureux hivers de coupes budgétaires. On se souvient que les glaciations du Paléolithique supérieur ont entraîné la disparition de lHomme de Néandertal, pour les années à venir, on prévoit d’éradiquer ainsi la pauvreté ou la misère ?