Carte postale n°13

Jour 34, Cours de sagesse antique à l’usage des vertueux et des contrevenants


La Signalétique des Mutations
(genèse d’un code de la route au pays du vélo)

Voici le panneau régulant les priorités sur la voie publique :

车让人 les voitures laissent passer les piétons

人让车 les piétons laissent passer les voitures

车让车 les voitures laissent passer les voitures

Le lecteur appréciera le rythme enjoué de cette poésie routière et sa symétrie débouchant sur une parfaite tautologie. Quiconque s’est versé dans les textes canoniques chinois reconnaîtra aisément le principe fondateur d’harmonie des contraires. La voiture est dans l’homme tout comme l’homme est dans la voiture, mais finalement tout est voiture. Voici donc une maxime qu’aurait pu écrire Laozi, puisque le caractère utilisé pour « automobile » désignait déjà à son époque le « char ». La logique taoïste suivie pas à pas peut laisser le sentiment d’une morale déjantée qui aboutit à un non-sens en faveur du statu quo et à la loi du plus fort. Poursuivez l’étude.

Vu à Pékin : un accidenté d’une soixantaine d’année gît hébété, assis sur le bord du trottoir, la jambe de travers. Le conducteur s’est arrêté en double file et, tout en ânonnant une litanie d’excuses, plonge régulièrement sa main dans la poche pour en sortir des billets de cent qu’il glisse au pauvre homme sous le regard insistant de trente personnes massées autour de l’incident.

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Langue et Langage Corporel

Si une place est libre dans la queue, prenez-là.

Si vous recevez un coup de tatane derrière la tête de la part d’un automobiliste, c’est que vous avez fait valoir votre droit de piéton à avoir des passages cloutés. Si vous recevez un coup de matraque de la part d’un homme en uniforme vert, c’est que vous vous êtes exprimé. Si vous recevez à votre domicile la visite de trois hommes en veste de cuir et lunettes noires, c’est que vous avez écrit sans qu’un cadre du parti ne vous ait relu. Vous êtes cordialement invité à monter dans une voiture aux vitres teintées afin que l’on aille procéder à la révision.

Lors d’une performance de peinture-calligraphie sur les murs d’un bar, on pouvait lire :

« Es-tu heureux ?

– Si tu ne l’es pas, que peux-tu répondre ? »

5 regards, 3 pays
5 looks, 3 countries

Lorsque les portes du bus s’ouvrent, montez immédiatement afin de chercher une place libre.

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Le Politique et l’Economique

Dans l’aérogare de Munich, il existe une salle vitrée dans lequel les fumeurs ont obligation de s’isoler sous des hottes aspirantes. A Qingdao, il y a le même genre de kiosques dans lesquels les chinois s’enferment pour de courtes haltes, ce sont les distributeurs automatiques de l’Everbright Bank. Quant au tabagisme, la loi est très stricte, on peut fumer au restaurant, au bar, dans les toilettes et sous les détecteurs de fumée, le gérant sera tenu pour responsable si l’appareil se déclenche de façon intempestive.

Ceux qui s’alarment pour la liberté de la presse en Chine et qui se répandent en déclarations indignées ont tort. La presse chinoise est bien traitée par les autorités. La preuve étant que pendant la cérémonie des 100 jours avant les Jeux Olympiques, les soldats aidaient les journalistes à porter la caméra.

Dans les centres-villes, les prostituées attendent, l’épaule appuyée contre la devanture de leur salon de coiffure-massage (deux activités indissociables). Aux abords des villes, des hommes attendent aussi sur le trottoir. Qui un marteau à la main, qui un serre-écrou, qui un pinceau, affichent leur service et parfois leur tarif, mais chacun sait qu’ils sont monnayables une journée pour pas cher. En Chine, il y a encore des marchés humains, ou alors il n’y a plus d’ANPE[1], c’est selon.

La flamme olympique a traversé le monde à la vitesse d’un coureur, chaque jour la télévision nous montrait une nouvelle étape. Il était surprenant de remarquer que la flamme était en permanence encadrée par des gardes du corps en tenue de sport. La similitude avec le cortège présidentiel américain était flagrante, cependant la réappropriation n’en était pas moins teintée « couleur locale ». Les accompagnateurs portaient gants et lunettes noirs, mais aussi survêtements indigos. Leur rôle n’était pas de protéger le représentant d’un peuple de despotes, mais la flamme muette concentrant une idéologie vacillante de l’harmonie.

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Le Naturel et le Culturel

A Weifang, nous passons sur un pont, en contrebas des pelleteuses terrassent une large route, des grues transportent des sacs de ciment, les dameuses nivellent le tout. Or, la future avenue est agrémentée de terrasses, de belvédères, de promenades en caillebotis afin que les passants puissent apprécier tranquillement le flot des voitures à venir. Seule la forme sinueuse de cette voie nous fait douter et nous suggère une autre utilisation de canal autoroutier.

L’envolée de l’immobilier à Weifang
Surge of real-estate in Weifang

Capitale mondiale du cerf-volant pour cause de festival annuel, on peut lire, dans le musée dédié à l’engin, un historique traçant une ligne de parenté assez claire entre le cerf-volant, le deltaplane, l’avion et la navette spatiale. Les explications montrent le rôle proéminent des traditions chinoise dans la conquête spatiale, que l’Empire aura laisser à la charge de quelques Etats vassaux pour les premières décennies. Nous sortons devant le musée faire voler mon cerf-volant dans ces cieux augustes et propices, mais notre déballage de matériel vient interrompu par la venue d’un garde municipal qui nous explique qu’il est interdit de faire du cerf-volant quand il n’y a pas assez de vent.

Minute musicale dans le parc, les hauts parleurs diffusent la Marche Turque jouée au clavecin, accompagné au xylophone et à l’accordéon. Elle est suivie des grandes reprises de Clayderman, elles-mêmes remixées au synthétiseur, le tempo encore plus ralenti pour mieux en faire ressortir toute la tessiture électronique. C’était Weifang, où l’on construit des fleuves comme des autoroutes.

Synthèse

Du confortable divan d’où je vous écris, j’observe un groupe de voisins réunis dans le hall de l’immeuble. Ils répètent les enchaînements d’un art martial qui se pratique avec une petite raquette et une balle en son centre. Les mouvements sont élégants et légèrement empruntés, on dirait les demoiselles de Rochefort s’adonnant au kung-fu. Je ne comprends pas l’intérêt de ce brassage d’air lorsque inopinément une des balles tombe par terre. Ce n’était pas un entraînement en vue d’un combat mais une jonglerie collective. Il n’était pas question de dribler, de doubler, de frapper, de combattre ou de s’opposer les uns aux autres, mais ensemble de jouer avec l’inertie et la gravité d’une balle de riz.


[1] En France, l’Agence Nationale Pour l’Emploi vit en ce moment une phase de “restructuration”. N.d.A.