Jour 11, En transition
La mode a débarqué sur les étagères des magasins et dans les rues, les Chinois ont fait peau neuve. Choisissez le style qui vous plaira, vous trouverez ce que vous voudrez car leur industrie textile vêt le monde entier. Talons aiguilles italiens assortis à des jupes plissées punks, costumes de coupes allemandes mâtinés de gangsters hongkongais, cuissardes noires sur bas résille violets avec sweat-shirt Snoopy endormi sur sa niche. Londres et Tokyo n’ont plus rien à enseigner à l’excentricité chinoise qui a pris des hormones de croissance ces trois dernières années. Mais une question commence à poindre : qu’ont-ils fait de leur vieil uniforme qui jure avec leur sac Dolce & Gabbana, de leur vélo troqué pour un 4x4, de leur vaisselle et de leurs rideaux à fleurs qu’ils ont remplacé par les lignes épurées de l’ameublement IKEA ? Où ont-ils jeté le vieux Pékin et le vieux Shanghai et le vieux Tsingtao ? Plus précisément, où est passé le demi-milliard de matelas et les deux milliards de sandales de toile noire, qu’ont-ils fait de leur casquette qui ne faisait ni climatiseur, ni lecteur MP3 ? J’ai un élément de réponse en passant près d’un cimetière de radiateurs. Non pas une réponse à ma question, mais une trace de la raison qui me fit poser cette question.
En visitant Auschwitz, j’avais été sensible à la persistance des objets de la vie courante mis en scène dans des vitrines : montagnes de valises et de chaussures, pièces entières de peignes et de brosses à dents. Mais à la différence de l’Antique Egypte, ces esclaves inanimés de la société de consommation s’arrêtèrent aux portes de la vie. Ils n’accompagnèrent pas l’âme de leurs propriétaires embarqués en transport en commun vers le paradis des innocents.
Discussion avec des Russes, connivence du fait de notre proximité morphologique, quatre caucasiens dans un ascenseur au milieu d’un continent aux cheveux noirs et raides. Pour une fois, la langue véhiculaire n’était pas l’anglais.
Au bar Le Bang (乐邦, la Cité joyeuse), on écoute du Schönberg en mangeant des pizzas avec des Coréens. Au comptoir, un Français impassible lit un livre en caractères anciens dont les serveurs ont du mal à déchiffrer le simple titre. Au SoHo, les serveurs vous offrent des coupes de pastèque, de pomme et d’ananas, des cacahuètes non-salées et d’excellentes frites accompagnées de ketchup. Ils boivent des coups avec vous ou jouent une partie de dés entre deux commandes. On y croise aussi des homos, des blancs parlant parfaitement chinois et deux couples qui jouent au jeu de la serviette. La vodka se boit diluée dans 1L de soda, le tout accompagné par des chanteurs de soupe commerciale pop revue et corrigée par le romantisme kitsch chinois. Par des distributions de babioles diverses : sifflets, tubes fluorescents, feux d’artifice, une nouvelle ambiance est créée toutes les heures. Après un siècle de guerre civile et mondiale, contre les Occidentaux, les Japonais et contre eux-mêmes, contre l’opium, la famine et la culture, ils sont la première génération qui mange en paix et à sa faim. Quand on sort, une bagarre de rue n’éclate pas sous l’œil de 50 personnes docilement témoins de l’harmonie troublée par quelques éclats de voix et de portes de taxi claquées.
Passage par les rues la nuit, la Chine comme je l’aime, un air de Tiers Monde : pas d’éclairage, des restes de repas jonchent le sol, un réchaud dans lequel se consument des piles à charbon, consommation nationale de 461 Mégatonnes en l’an 2000. Je ferme mes rideaux et aperçoit difficilement sur le trottoir d’en face le lampadaire perdu dans le brouillard. Cela m’évoque la cité des doges croulante sous les marées.
***
Ma collègue et moi avons terminé, dans les délais impartis, un lexique trilingue dans lequel les expressions pompeuses de 15 caractères se résumaient non sans mal par un couple de mots anglo-saxons. Notre supérieure nous congratule et nous apprend un nouveau proverbe. Elle ajoute que l’on peut rejoindre nos collègues au restaurant d’en face. Elle passe un coup de téléphone éclair, tout est arrangé. En Chine, il n’y a que deux positions : dans le groupe ou nulle part.
Nous descendons donc 27 étages. Dans le hall, une première collègue nous attend, nous traversons la rue, moment toujours un peu périlleux. Les directeurs, attablés avec un invité de marque, festoient dans un salon privé. Nous, pauvres stagiaires, prenons place sur deux chaises encore vides, notre accompagnatrice disparaît. Les discussions alternent blagues, considérations gastronomiques et entretien téléphonique, une sonnerie toutes les 4 minutes. En fait, la plupart ont fini de manger, ils s’en vont et sont remplacés par d’autres employés du département. Ma nervosité baisse avec le niveau hiérarchique ambiant, l’humeur du groupe, elle, se maintient, joviale. Finalement, lorsque nous sortons à la nuit tombée, ils retraversent tous la rue, nous saluant de la main avec de grands sourires. Ils vont faire des heures supplémentaires, ils travailleront aussi demain, samedi.
Pause souper sur le trottoir devant le Champs Elysées Business Hotel. Près des arrêts de bus, le noctambule s’assoit sur des tabourets ras de terre pour manger des spécialités fortement épicées, grillées ou mijotées sur place.
Pour écrire ces quelques lignes, j’ai dû emporter mon calepin et mon tabouret à l’écart de mes camarades qui refusent que l’on puisse se soustraire au festin collectif. Ils cherchent par tous les moyens à me perturber en me taquinant. Ils me lancent des boutades et dînent bruyamment sur le macadam. Je dois alors me réfugier derrière un panneau à l’abri des regards. Afin de me réintégrer au groupe, ils continuent leur manège et m’interrompent fréquemment avec une politesse exagérée pour m’apporter soupe de raviolis, brochettes de tendon de bœuf, poisson aux deux piments et jus d’un fruit indéterminé.
Clément, quelque part
Nous descendons donc 27 étages. Dans le hall, une première collègue nous attend, nous traversons la rue, moment toujours un peu périlleux. Les directeurs, attablés avec un invité de marque, festoient dans un salon privé. Nous, pauvres stagiaires, prenons place sur deux chaises encore vides, notre accompagnatrice disparaît. Les discussions alternent blagues, considérations gastronomiques et entretien téléphonique, une sonnerie toutes les 4 minutes. En fait, la plupart ont fini de manger, ils s’en vont et sont remplacés par d’autres employés du département. Ma nervosité baisse avec le niveau hiérarchique ambiant, l’humeur du groupe, elle, se maintient, joviale. Finalement, lorsque nous sortons à la nuit tombée, ils retraversent tous la rue, nous saluant de la main avec de grands sourires. Ils vont faire des heures supplémentaires, ils travailleront aussi demain, samedi.
Pause souper sur le trottoir devant le Champs Elysées Business Hotel. Près des arrêts de bus, le noctambule s’assoit sur des tabourets ras de terre pour manger des spécialités fortement épicées, grillées ou mijotées sur place.
Pour écrire ces quelques lignes, j’ai dû emporter mon calepin et mon tabouret à l’écart de mes camarades qui refusent que l’on puisse se soustraire au festin collectif. Ils cherchent par tous les moyens à me perturber en me taquinant. Ils me lancent des boutades et dînent bruyamment sur le macadam. Je dois alors me réfugier derrière un panneau à l’abri des regards. Afin de me réintégrer au groupe, ils continuent leur manège et m’interrompent fréquemment avec une politesse exagérée pour m’apporter soupe de raviolis, brochettes de tendon de bœuf, poisson aux deux piments et jus d’un fruit indéterminé.
Clément, quelque part